Sauvetage Eclair

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Auteur amateur de 26 ans qui trébuche, rate, tente, recommence... Et fait de son mieux pour vous divertir avec les idées qui se bousculent dans sa tête. Je vous remercie sincèrement pou  [+]

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« Les gars, je vous assure, je n’ai pas aussi bon goût que j’en ai l’air. »
Ils sont hilares, continuent de s’affairer. Le feu, à peine attisé, arbore déjà des flammes bestiales, des tentacules qui se promènent tout autour. Elles s’approchent un peu trop, en quête d’une prise, je souffle inutilement.
Ces cinglés sont efficaces, le barbecue va être fameux. L’odeur me donnerait presque l’eau à la bouche. Si je n’étais pas le plat de résistance. Vraiment très pratique tous ces bidons d’essence qui sont restés entreposés dans cette station-service. La raison de ma présence ici. Je voulais redonner un peu de tonus à la teigne, ma moto. J’aurais mieux fait de continuer à pied.

Ils gueulent entre eux, je comprends à peine leur jargon. Je crois qu’il est question de la garniture pour m’accompagner. Avec la moitié de la mâchoire édentée et les visages scarifiés, purulents, recouverts de bandages, il est compliqué de saisir les subtilités au milieu des grognements. Saletés d’infectés, les plus veinards dans le coin.
Chanceux car contaminés, et donc non-comestibles. Un croc dans leur chair, et vous en avez pour trois jours à vomir vos intestins. Un délice.
Contrairement à moi, et le dixième de la population humaine qui n’a pas souffert du virus. Épargnés ? Si on veut. De quoi fournir du bétail en abondance pour tous les décérébrés restants. Dommage que ce qui nous restait de gouvernement à l’époque n’ait pas su gérer le stock de nourriture et que la panique ait suffi à tout réduire à néant en quelques mois.
« Les gars, il y a peut-être moyen de négocier, non ? J’ai quelques billets dans la boîte à gants. Ils sont à vous ! »
Sans effet, évidemment. Ça vous aurait fait un chouette papier hygiénique pourtant.

Les trois cannibales s’arrêtent de bouger simultanément et se réunissent en vitesse autour du feu, les armes braquées. Des fusils d’assaut. Un argument de poids qui m’a rendu très docile au moment de ma capture.
Un bruit ? Je n’ai rien entendu. Mais j’imagine que le fait de porter en permanence ces lunettes de soleil pour éviter d’avoir la rétine cramée a dû les entraîner à tendre un peu mieux les oreilles. Ils rugissent. À moins qu’ils s’organisent. Cette fois, j’ai entendu quelque chose. Au niveau de la station, une cinquantaine de mètres devant nous. Ils se mettent à canarder un camion encastré dans le mur. Il ne fera plus de mal à personne, toute la devanture est effondrée dessus. Rien à l’intérieur, pas même une boîte de haricots, efficacité des pillards oblige.
L’un d’eux fait signe aux autres de rester près du camp tandis qu’il s’avance. Je trouve l’idée de se séparer vraiment excellente. Mais je ne suis pas de leur côté.

Ceux près de moi détournent leurs attentions, craignant peut-être une embuscade. Ils menacent l’obscurité, tremblent un peu. Je ne quitte pas des yeux le type isolé, j’ai l’impression d’être dans un documentaire animalier.
Un éclair, un râle agonisant.
Le temps qu’ils se retournent et pointent leurs engins, il ne reste que leur copain à genoux. Il est mort avant que son corps ait pu réaliser, figé en supplice.
Juste un sabre. C’est tout ce que j’ai pu voir.

Les deux terreurs se mettent à tirer dans tous les sens, les impacts se perdent dans les arbres, sur les pierres aux alentours, un carnage inoffensif. Ils s’entêtent à appuyer et réalisent que les détonations se sont tues. C’est le souci avec les armes à feu. Tôt ou tard, il faut recharger.
Ils réalisent le problème et se mettent à brailler. L’un d’eux se jette sur l’imposant sac de sport qui traîne près de moi tandis que l’autre pointe son fusil dans le vide.
« Bonsoir. »
Une ombre grise se dresse devant lui et le type hurle, pris au dépourvu. J’entends le clic impuissant qui s’agite, cherche à l’aider puis le beuglement qui se perd dans la nuit. Lassé par tout ce surjeu, le spectre vient de lui trancher la gorge. Il n’aura pas le plaisir d’achever son chant mélodieux.
Le troisième ne demande pas son reste, recharge et se met à tirer tout en reculant. Une salve, puis deux. J’aurais peut-être dû tenter ma chance, la visée n’est vraiment pas son fort. Réalisant qu’il a de nouveau épuisé ses munitions, il se met à détaler. Quelques secondes passent, j’entends le dernier cri qui l’achève. Je n’ai pas bougé durant toute la performance, toujours ligoté. J’attends, rassuré.

Le fantôme s’approche enfin, le spectacle est terminé. Il ne paye pas de mine, en guenille. Pouilleux, avec ses cheveux attachés, tout poussiéreux, et une barbe grisonnante. L’impression qu’il a régressé de quelques siècles. J’espérais plus clinquant comme sauveur.
Je continue de le jauger tandis qu’il tapote un des cadavres du pied, s’assurant qu’il ne pourra plus se relever. Il pourrait faire un chouette acolyte.
« Merci pour votre aide. Avec ces types, je n’allais pas faire long feu. »
Il se tourne vers moi, je souris. Mais je n’arrive pas à déchiffrer l’expression sur son visage.

La nuit est avancée, une petite pointe timide de la part de l’aube à l’horizon et le feu qui crépite sur le parking abandonné. Le sabreur est toujours là, assis, les sens en éveil avec sa lame à portée. Mais la torpeur s’éprend de lui peu à peu. Il est détendu, repu.
Il ronge son dernier os avant de le jeter sur le tas de déchets accumulés depuis une heure. Il est seul, baignant dans cette odeur de mort qu’il a semé, et repense à cette phrase. Mon aide ?
Il lâche un rot, suivi d’un petit rire. Il jette un coup d’œil sur le crâne à l’orée des flammes, tourné dans sa direction. Ce motard lui fait presque de la peine à présent, avec ses contes enfantins. Il est parvenu à garder son expression stupéfaite. La même, celle au moment de l’impact.
Pas la moindre once de culpabilité dans les pensées du rôdeur. Il n’avait jamais eu d’autre objectif que de trouver de quoi se nourrir. Comme tous les autres.
Non. Désolé pour ce pauvre gars, mais l’ère des héros est belle et bien révolue.
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