Sardine en boîte

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Comme une envie d’écrire... "Ecrire, c'est dessiner une porte sur un mur infranchissable et puis l'ouvrir." Christian Bobin  [+]

Pourquoi le fond des piscines est toujours de couleur bleue ? Est-ce dans un élan de respect pour la mer qu’elle ne pourra jamais égaler ou est-ce pour essayer de mieux refléter le bleu du ciel synonyme d’un éternel été ?
Lola s’est encore réveillée trop tard aujourd’hui, les brides de la soirée d’hier bourdonnent encore dans le brouillard de son esprit. Dans un élan de culpabilité sportive, elle est descendue à la piscine de son quartier. Et posée au bord de l’eau, elle émerge difficilement et se pose des questions, comme vous pouvez le constater, existentielles...
Allez, elle y va, elle plonge : un magnifique plat contrôlé qui agite la surface et éclabousse les enfants s’agitant aux alentours. Lola s’en contre fiche, elle fend l’eau, elle glisse, elle ne fait qu’un avec l’élément le temps d’une brasse coulée. Mon Dieu que ça fait du bien ! Et, notre Lola arrive à l’autre bout du bassin en soufflant comme une baleine. Le 100 mètres papillon ce ne sera pas pour aujourd’hui. Ces dernières semaines intensives tant en stress au boulot qu’en excès d’after work arrosés, ont des effets secondaires certains. Mais qu’est-ce que je fous de ma Vie ? se prend à penser notre Lola, en attendant que les battements de son cœur reprennent un rythme régulier. Petit moment de révélation dans son for intérieur, et là le petit diable prend le dessus sur son ange gardien et lui lance : Tu vis en boîte ! Le matin, tu sors de ton 15 mètres carré pour rejoindre ton pauvre coin de table de bureau agencé au dix-huitième étage d’une tour de seconde zone. Et tout ça pour essayer de booster ces maudites ventes de cartons de lessive Ultra BlaBla ! Alors pour essayer d’oublier tout ça, tu enclenches ton mode noyade du weekend : enchaîner les verres, brasser sur la piste de dance et t’écrouler ivre dans ta piaule au petit matin. Magnifique prestation ma Belle ! Lola est du genre sarcastique et cette analyse désolante de la situation la fait sourire amèrement. L’humour caustique c’est de famille lui aurait soufflé son Papig.
Tant qu’à se noyer, autant reprendre ses longueurs, se dit Lola tout aussi caustique que pragmatique. Elle nage encore et encore, aller-retours obsessionnels tels ceux d’un poisson dans son bocal. Elle fend l’eau, elle allonge son corps, elle nage les frustrations de sa vie en conserve. Deuxième moment d’agitation dans son for intérieur, le petit ange gardien semble essayer de reprendre le dessus et lui met devant le nez la couverture d’un magazine abandonné, entrevue dans le bus au petit matin. « N’oubliez pas vos rêves d’enfant », ces mots s’étalaient en grand sur la page de garde. Et maintenant cette petite litanie fait son chemin dans l’esprit embrouillé de notre nageuse. Elle plonge la tête dans l’eau dans un crawl saccadé mais cette foutue phrase refuse de s’éloigner. Un signe du destin lui aurait dit Laura, son amie un peu trop perchée dans son délire de yoga « viagranama », recherche de bien-être et autre accomplissement de soi.
Oh non, c’est pas vrai, une mauvaise coordination dans sa respiration et voilà notre Lola qui tousse comme un cachalot hors de l’eau. Mon Dieu que c’est dégueulasse l’eau chlorée ! C’est toujours pareil pour Lola, l’eau la ramène à son enfance. Comme une bouteille à la mer, les souvenirs remontent à la surface de son esprit et la reconduisent invariablement vers son chez elle, son bout de terre, son bout du monde. Son enfance à Lola, c’est l’eau salée, les embruns, le grand large, la cale du port de Douarnenez et les retours de pêche de Papig. Le voilà un de ses rêves d’enfance, tapi dans l’ombre de sa tempête intérieure : Lola elle voulait être marin pêcheur. Mais ce fut un rêve à enterrer, le jour où Papig fut mis en boîte six pieds sous terre. Le jour des 13 ans de Lola...et 12 ans après, ça fait toujours aussi mal d’y penser.
Notre cachalot nostalgique a retrouvé son souffle et essaie une dernière fois sa métamorphose en sirène. Oh et puis finalement la planche (à pain) sera plus adaptée à mon physique se résigne notre Lola. Se laissant flotter sur le dos, elle médite. C’est fou ce que la mer peut lui manquer. A quand date sa dernière sortie en bateau ? A quand date sa dernière ballade sur le sentier côtier un jour de tempête ? Elle n’est même pas capable de s’en souvenir et ça la mine profondément. Son attachement viscéral à l’océan ressurgit avec une force qui l’étonne, qui l’interpelle. Comme une idiote, elle a laissé passer l’été. Les congés estivaux, propriété réservée aux mères de famille à la boîte... Elle coule... Pas la boîte, hein, mais notre Lola. Son corps s’affaisse vers le bas, ses fesses touchent lamentablement le sol. Elle a touché le fond, c’est la fin...
Elle ferme les yeux et semble entendre la voix de son Papig : « Alors ma sardinette, il est temps de reprendre la barre, non ? » Eh bien, Papig est la voix de la raison comme toujours ou plutôt comme avant, quand elle pouvait lui prendre la main et se dire que tout allait bien. Notre sardine a du vague à l’âme mais c’est décidé, elle va reprendre son destin en main, partir pêcher ses rêves, les empêcher de couler dans l’oubli d’une vie en boîte. Elle sort du bain prête à monter dans le premier train et à voguer son chemin.
« Fais de ta Vie un rêve et d’un rêve une réalité. » A. de Saint Exupéry
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