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Jarrié

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FINALISTE
Sélection Public

Fallait bien que ça tombe sur quelqu'un. Là, on peut dire que j'ai gagné le gros lot en même temps que j'ai perdu les grelots.
Je vous fais pas de dessin. Le sobriquet qu'ils m'ont collé suffit pour vous situer mon état de « né sans testicules ».

Je taisais honteusement la chose, me cachant des autres de mon âge, pour vidanger avec mon morceau d'appendice. Mais, au tirage au sort de ma classe en 1905 et, après au conseil de révision, il a bien fallu mettre la marchandise à l'air et subir l'affront public.
C'est de ce jour que me fut décerné cet infâme sobriquet, Justin Labrousse dit « Sansbijoux », enfant de fille-mère, recueilli par Clémentine Furand nonne défroquée à qui je dois d'avoir mangé, bu, savoir lire, écrire et compter.

Sitôt en âge, j'ai pas eu à chercher de l'embauche. Entre Clémentine et sa sœur Victorine, qui tenait l'estaminet dans le même corps de maison, j'ai eu de la tâche plus qu'il n'en fallait. Mais attention ! j'avais rien de l'esclave, bien au contraire. L'âge venant, sans mener l'affaire, j'étais l'homme de confiance, jusqu'au jour où l'homme a dû baisser pantalon en public.
Bien sûr, Clémentine et sa sœur, m'ayant recueilli tout gosse, étaient dans la confidence. Leur affection me fut d'un grand secours.

Les affaires de Victorine étaient florissantes, les gars du coin échoppant ferme.
Il faut dire que celle que j'appelais tata avait un penchant pour les beaux mâles. Souvent elle me laissait les affaires en main, pour prendre l'air comme elle disait.
Ce qui fit qu'une petite Rose pointa son nez en mai 1908, en plein mois de Marie.
Au vu de mon anatomie, je fus bien sûr versé dans le service auxiliaire et il fallut attendre 14-18 pour que Dame République fasse appel à mes services.

Parti au front, me voilà brancardier affecté au SIM, service infirmier médical. J'en ai ramassé des écharpés et même des gars qui se retrouvaient tel que moi quand c'était pas pire.
La guerre ne me laissa que quelques éraflures pensant que j'étais assez bien servi comme ça.
Quand les seigneurs décidèrent que la saignée avait été suffisante, Madame la guerre, avaleuse de chiots, finit par vomir des loups.

Combien de rescapés revenus au pays, rapiécés et la tête à l'envers ! J'ai repris mes occupations entre Clémentine et Victorine et j'ai retrouvé la Rose en vaillante bout de femme.

Entre l'entretien du potager lapins et volailles et, en plus, le bistrot la tâche ne manquait pas Mais l'ambiance n'était plus ce qu'elle était. Les gars étaient aigris et l'apparition de Joseph Barriote, maquignon de son état, n'allait pas arranger les choses.

Cet hâbleur, fort en gueule, avait profité de la guerre et de son cortège de misères pour courir la campagne avec sa bétaillère, embarquant les bêtes à vil prix et profitant sans vergogne des femmes seules. Au troquet, il était devenu le maître, avec sa blouse grise rebondie à l'endroit du porte-feuille tenu par la chaînette et bourré de billets. Même la Victorine se laissait lutiner par l'immonde.
Seul l' Antoine le ténu, un ancien des tranchées, lui tenait tête.

Il arriva qu'un jour on entendit des cris de femme venant de la réserve. C'était ce putain de marchand de vaches qui couvrait la gamine.
Antoine s'est alors saisi du luger allemand qui le quittait jamais. La bagarre fut rude, un coup de feu, un bras dévié et voilà la Victorine qui accourt et tombe raide morte.
Comme fou, l'Antoine disparut, nous laissant dans un foutu pétrin.
La suite : marée chaussée, enquête et tout le toutim. La petite Rose, devenue comme folle, rejoignit Clémentine.
Tout « Sansbijoux » que j'étais, j'avais pas perdu les pédales. Par chance, la disparue m'avait mis au courant pour sa cassette enterrée dans la potager.
On a pas eu cœur de reprendre les affaires et depuis je suis devenu le protecteur de ces dames. Pas le temps de languir entre scier le bois pour l'hiver, pourvoir le poulailler et le clapier, mettre le lard au saloir et bêcher ce qu'il faut pour assurer la biasse.

Ah ! Il faut bien que je vous dise, l'Antoine on l'a pas retrouvé.
Le maquignon s'était bien lancé à sa poursuite, mais c'est lui qu'on a retrouvé avec sa bétaillère au fond du ravin, le tout avec une balle qui lui avait éclaté la tête.
La seule chose qui manquait à l'appel était le porte-feuille mais pas la chaîne.
Les gens disaient :
— On est pas prêt de retrouver l'Antoine et son magot ? Ça faisait tourner les pandores en bourrique mais nous on était nombreux à nous en réjouir.
Notre vie à trois continua ? Ça fait drôle un « eunuque » avec deux femmes mais personne jasa vu qu'ils savaient que...
Il arrivait, par temps de grande froidure, qu'on se blotisse la nuit dans la même couche. On faisait ça sans vergogne. Bien sûr, au début, j'étais quand même ému. Que voulez-vous, nous sentir là, serrés comme sardines en boîte après avoir essuyé tant de tempêtes...
C'est Clémentine qui devint soucieuse, pas tant pour la petite Rose. Mignonne comme elle était, trouver chaussure à son pied serait une mince affaire, mais plutôt pour le bas de laine de Victorine qui fondait petit à petit.
Moi, c'était le plus clair de mes soucis vu que j'avais toujours pas touché un bifton au portefeuille du maquignon. Il était toujours planqué au même endroit, avec le luger de l'Antoine, celui que j'avais ramassé le soir du drame.
Pour tout le monde l'Antoine doit voyager quelque part. En voilà un qui me doit une fière chandelle. Après tout, c'est bien grâce à moi qu'il vit encore, du moins dans l'esprit des gens.

PRIX

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Ginette Vijaya · il y a
Une oeuvre ubuesque qui parcourt plusieurs thèmes et soulève bien des réflexions .
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Jarrié · il y a
De Jarry à Jarrie il n'y a qu'un pas que je me garderai bien de franchir. Une histoire ou moralité et immoralité se croisent en nous questionnant !. Ginette vous avez le mérite de visiter ces lieux que nous délaissons trop souvent !
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Lange Rostre · il y a
Une histoire intéressante tout du long.
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Jarrié · il y a
Un merci tardif mais non moins sincère.
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Robert Grinadeck · il y a
Un récit plein de vie.
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Jarrié · il y a
Et d'occis aussi . De grand coeur, merci Robert.
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Patrick Lanoix · il y a
Belle histoire.
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Jarrié · il y a
La beauté de l'imaginaire sert de refuge à bien des turpitudes. Merci Patrick.
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Jean Claude · il y a
C'est tellement vivant qu'on se demande qui vient de nous la raconter
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Jarrié · il y a
en effet. Je me propose à mettre l'histoire gracieusement à disposition des conteurs qui voudrons la mettre dans leur ''répertoire''. Si vous connaissez ?
Si vous connaissez ?

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Aubry Françon · il y a
Toujours cette plume alerte et pleine de faconde au service d'une histoire qui pourrait aisément faire l'objet d'un roman.
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Jarrié · il y a
Chiche , le pari est lancé ! merci d'être passée.
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Maryse · il y a
Mes voix !
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Jarrié · il y a
Merci tardif chère Maryse.
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Pradoline · il y a
Une histoire subtilement bien menée par une plume pleine de sensibilité.
Mon soutien enthousiaste ! +5

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Jarrié · il y a
Je remédie à mes lacunes. Bisous de sans bijoux !
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Daniel Nallade · il y a
Une histoire à couper le "heu" souffle, mes voix.
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Jarrié · il y a
2 mois plus tard...le souffle est revenu, merci.
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Daryl12 · il y a
Beaucoup de plaisir à vous lire. Tout y est. Enfin oui, je sais maintenant, presque tout.
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Jarrié · il y a
Merci avec du retard mais sincère.
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