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Sans effraction

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MattPalmieri

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1.

Malgré sa vision trouble et le manque d’équilibre, Franck parvient à monter les quelques marches qui le sépare de la porte d’entrée de sa maison. L’homme a beau être bien bâti – un beau bébé comme aimait à le dire sa mère – quand vous passez vos soirées à boire jusqu’à plus soif dans le bar miteux du quartier, quelques litres d’alcool suffisent à transformer la montée de quatre marches en une ascension périlleuse.
- C’est à cause d’elle si je suis dans cet état. Envolée du jour au lendemain avec ma fille sans laisser d’adresse ! C’est beau l’amour, 20 ans de mariage pour en arriver là...Faut pas vous marier, conseil d’amis ! avait lancé Franck, dans une langue incompréhensible pour toute personne sobre, au barman qui écoutait ses complaintes pour le troisième soir consécutif.
L’alcool est un venin qui s’immisce dans chaque interstice du cerveau et Franck en faisait les frais. Depuis combien de temps ce rituel alcoolisé avait-il débuté ? Quelques jours ? Une semaine ? Un mois ? Impossible de s’en souvenir tout comme la dernière fois qu’il avait pu embrasser sa fille, Juliette. Déjà quelque peu porté sur la bouteille avant le départ des deux femmes de sa vie, Franck avait maintenant carrément plongé dans l’alcoolisme.
En découvrant la porte de son habitation entrebâillée, le quarantenaire fût de suite dégrisé. Aucun doute, avant de partir tutoyer son verre de whisky, Franck avait bien fermé à double tour la porte d’entrée de sa maison. Dans ce quartier plutôt luxueux, mieux valait ne jamais oublier de verrouiller les entrées.
-Et puis c’est un geste machinal, comment pourrais-je avoir oublié une chose aussi simple ? se demande Franck. Il balaye l’idée, pour lui l’explication est simple : on l’a cambriolé. Mais comment ? Car, que ce soit le chambranle ou la porte en elle-même, aucunes traces d’effraction ne sont présentes comme on le voit habituellement. Pas le moindre signe indiquant que la porte a été forcée.
Il entre, la maison est plongée dans le noir le plus complet. L’homme fait quelques pas, s’arrête, retient sa respiration, à l’écoute du moindre bruit pouvant indiquer que les malfaiteurs sont encore présents dans le domicile. Rien, silence total. Dans le doute, Franck attrape le cendrier posé sur la table basse du salon, ne prêtant aucune attention aux cendres qui tombent par la même occasion. Avec ce cimetière à cigarettes pour seul arme, et son téléphone en mode lampe torche dans l’autre main, il décide de monter à l’étage et commence à fouiller les pièces unes à unes se rendant très vite à l’évidence que les cambrioleurs ne sont plus là. Il pose alors le cendrier et allume les lumières. Il est maintenant temps d’aller constater les dégâts en commençant par le lieu dans lequel il se trouve, la chambre. La pièce est rangée, dans le même état qu'à son départ. Il passe d’une pièce à l’autre, la constatation est semblable, rien n’a bougé, ou disparu, tout est bien en place comme d’habitude. Les biens de valeurs sont bels et bien présents à leurs places respectives. Mais alors, qu’est-ce que ces malfrats sont venus chercher ?

2.

Il revient au rez-de-chaussée, constate que le salon n’a pas été saccagé par le passage d’un intrus, même chose pour la cuisine. Franck s’arrête devant la porte menant au sous sol. Comme pour la porte d’entrée, celle-ci est restée ouverte. Ce n’est pas normal, celle-ci est également toujours fermée à clé. Les cambrioleurs sont donc allés au sous sol, étrange. Il allume la lumière dévoilant les quelques marches menant à la dernière pièce de la maison, utilisée comme buanderie. Après avoir descendu deux marches, il se stoppe net interpellé par une forte odeur métallique inhabituelle du lieu mais qu’il reconnait toutefois, il y avait comme une odeur de sang. Mais d’ailleurs pourquoi reconnait-il cette odeur particulière, bien connu des travailleurs du domaine de la santé en général ou des flics qui découvrent des scènes de crimes toutes plus abominables les unes que les autres. Franck descend quelques marches supplémentaires mais s’arrête à nouveau, pris d’une forte nausée, en cause, ce goût de métal auquel se mêle dorénavant une odeur de putréfaction. Par un effort surhumain, l’homme se retient de vomir, imaginant déjà ce qu’il risque de découvrir. L’ensemble de ses membres tremblent, il cherche à trouver le courage pour descendre le peu de marches qui le sépare de l’horrible découverte. Les cambrioleurs ne lui ont rien pris, n’ont touché à rien, mais ont, au contraire, laissé quelque chose étendu sur le sol de sa buanderie. Là où par le passé, sa femme étendait la lessive pendant que lui était très certainement occupé à lire le journal ou à siroter son whisky. Sous les yeux horrifiés de Franck, ce n’est pas un mais deux corps qui sont étendus sur le sol dans une marre de sang. Avant de perdre l’équilibre, l’homme reconnait le plus petit des deux corps. La chevelure d’un blond ensoleillé, la fine robe à fleurs, et à son bras, un bracelet en argent sur lequel est gravé le prénom Juliette.

3.

Quelques minutes, une heure, impossible pour Franck de savoir depuis combien de temps il a perdu connaissance. La bouche pâteuse, le visage endolori par sa chute, il tente tant bien que mal de se relever. Son visage est d’un blanc effrayant, mais pas aussi pâle que celui des pauvres victimes étendues par terre telles de vulgaires linges sales. Cette fois-ci, il vomit ses tripes. L’estomac de nouveau en place, il retrouve avec difficulté ses esprits. Au fond de lui, Franck savait que sa femme n’avait pas pu disparaître ainsi, leur mariage était solide, malgré les disputes habituelles. Et puis elle aurait été incapable de le priver de sa fille qu’il aimait tellement. Son soleil comme il aimait à l’appeler.
Que faire ? Appeler la police ? Franck se souvient soudain que rien ne prouve qu’une quelconque personne ait pu entrer par effraction dans son foyer. Est-ce un coup monté qui vise à le faire passer pour le coupable ? C’est plutôt réussi car Franck vient de marquer la scène de crime avec son ADN en se délestant de son dernier repas aux relents de whisky. Il va devoir prendre une décision et vite ! Car plus le temps passe et plus sa culpabilité prend sens. Franck doit réfléchir, pour avoir les idées claires, il décide de quitter la pièce sordide et de remonter à l’étage. Il se sert un grand verre d’eau qu’il termine d’une traite, puis s’assoit sur le canapé, le visage livide. Les questions tournent et tournent dans sa tête, auxquelles se mêle les visages de sa femme et de sa fille, et de leur pauvres corps charcutés par de multiples coups de couteau. Il manque de s’évanouir à nouveau, un haut le cœur se fait ressentir mais il se ressaisit. Le téléphone fixe posé sur le plan de travail de la cuisine sonne. En entendant le son strident, Franck sursaute. Paniqué, il n’ose décrocher. La messagerie se met en route sur haut parleur.
-Bonjour, Mélanie, c’est papa. On s’inquiète avec ta mère, ça fait plusieurs jours que nous n’arrivons pas à te joindre. J’ai laissé plusieurs messages sur le portable de Franck mais il ne me rappelle pas non plus. Tout va bien ? Rappelle-nous s’il te plait, ta mère se fait un sang d’encre.

PRIX

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Alain Lonzela · il y a
Ouf plus besoin de s’inquiéter ;-)))
Sacré suspense et très bonne chute.

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MattPalmieri · il y a
Merci !
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Atoutva · il y a
Du suspens avec une fin ouverte que le lecteur pourra imaginer à sa guise. joli travail.
Si vous voulez connaitre l'histoire de mon Franck https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/l-affaire-trevers

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MattPalmieri · il y a
Merci ! Je vais la lire de suite
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Topscher Nelly · il y a
Une angoisse parsemé avec talent et un texte bien écrit. Mes voix
Mon texte vous plaira peut-être?

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MattPalmieri · il y a
merci ! Je vais aller y jeter un œil avec plaisir
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Aurélien Azam · il y a
Un excellent Court et Noir ! D'abord parce qu'il est très bien écrit (j'ai beaucoup aimé moi aussi le "cimetière à cigarettes" ^^). Mais surtout l'angoisse dans ton texte est très bien distillée, surtout grâce aux réactions de ton personnage mi-ivre mi-dégrisé, qui font très vrais je trouve. La chute est elle aussi glaçante, et franchement inattendue !
Bravo et merci pour ce texte, MattPalmieri :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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MattPalmieri · il y a
Merci beaucoup ! J'ai déjà lu votre texte qui est également très bon je dois dire ;)
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Florent Paci · il y a
Une ambiance alcoolisée et recluse, bien écrite avec une bonne chute. Compliments, mes votes !
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MattPalmieri · il y a
Merci beaucoup pour votre avis !
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Ginette Vijaya · il y a
La fin arrive comme un coup de poing . Vous avez l'art du suspense
Si vous le souhaitez , je vous invite à lire mon texte "le prix de la mort" qui est également en compétition .

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MattPalmieri · il y a
Merci, je vais aller le lire !
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Jfjs · il y a
Je n'ai rien vu venir. Bien joué. Et j'adore cette phrase "cimetière à cigarettes pour seul arme"
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MattPalmieri · il y a
Merci beaucoup pour votre retour, c'est la première fois que je participe et c'est très intéressant d'avoir un avis !
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