SANS DOMICILE FIXE

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Elle arrive après une journée d’errance dans les rues et les squares du quartier. Elle pousse un caddie rempli de sacs en plastique et d’objets hétéroclites. Tout ce qu’elle possède est là. Grande, svelte, ses cheveux d’un blond passé s’échappent d’un bonnet épais en laine et tombent sur ses yeux et ses épaules, elle semble encore jeune. Son vieux manteau râpé, trop grand pour elle tombe sur des après-ski sombres. Sa démarche est lente. Elle boîte du pied droit. Elle marmonne en permanence, et insulte copieusement celui ou celle qui ose poser sur elle, un regard trop appuyé, même s’il est de compassion.

- Tu veux ma photo ? Suivent une ribambelle de noms d’oiseaux.

Tout en poursuivant une conversation animée et ininterrompue avec elle-même, elle place au sol une grande plaque de carton, sous le porche de l’immeuble en face, y ajoute un duvet, puis un second et termine par une sorte de couverture imperméable. Elle apostrophe une personne invisible et l’insulte en des termes bien choisis.
Elle installe son réchaud à gaz –une richesse inestimable pour elle- et se fait bouillir un peu de thé pour se réchauffer. Elle tousse beaucoup. L’hiver est bien entamé. Les nuits extrêmement longues et froides. Depuis la fenêtre de mon salon situé au cinquième étage de l’immeuble en face je la guette et je me demande quelle fracture l’a amenée à une situation aussi tragique. Le chômage ? Le divorce ? Les deux peut-être. Mon cœur se serre lorsque je la vois. Personne ne devrait vivre de cette manière. On recueille même les chiens. Pourquoi délaisse-t-on des êtres humains ? Qu’ont-ils fait pour mériter cela ?
Le véhicule du secours catholique s’arrête parfois. Sans doute proposent-ils une boisson chaude, un hébergement pour la nuit. Elle accepte la boisson chaude mais refuse de les suivre. Elle n’a aucune agressivité envers eux mais décline fermement leur invitation.

Sa vie est rude. Dans la journée, pour survivre au froid, elle marche, encore et encore. Parfois elle s’arrête et s’assoit sur le banc du square qui se trouve plus loin. Mais elle ne peut pas s’attarder car le froid est trop intense.

Depuis qu’elle fréquente le quartier, chacun a pu constater qu’elle est cultivée. Parfois, entre deux quintes de toux, on l’entend déclamer des vers. Elle connaît ses classiques : Victor Hugo, Rimbaud, Apollinaire, Ronsard... Elle dissimule quelques livres, au fond de l’un de ses sacs.

Ce soir, malgré la neige qui tombe à gros flocons, elle dispose son carton sous le porche. Un vent froid venu du Nord souffle sur la capitale. La météo a prévu une vague de neige abondante pour cette nuit et demain. Je ne peux me résoudre à la voir passer la nuit à l’extérieur. J’appelle le Samu social pour transmettre son signalement. Après plusieurs tentatives infructueuses, je tente les pompiers qui me renvoient au 115, puis à diverses associations.

Je descends lui parler. Je veux la convaincre de s’abriter. Je lui ai apporté une soupe chaude et une couverture. Je lui propose de venir s’installer dans la cage d’escalier. Elle accepte la soupe et la couverture en laine mais refuse de venir se réfugier dans l’entrée. Elle tousse beaucoup. Je lui tends un papier sur lequel j’ai noté le code de la porte d’entrée, au cas où.... Elle se recouche en me demandant de la laisser tranquille et disparaît sous un monceau de chiffons divers.

Je remonte chez moi tristement. Je tente encore quelques appels. Lorsque je parviens enfin à avoir le standard d’Emmaüs, il est presque minuit. Je leur communique l’adresse. Ils me promettent de venir, mais ils ont beaucoup de demandes pour ce soir. Je n’ai pas pu aller me coucher. Je me suis installée dans un fauteuil et régulièrement je regarde par la fenêtre.

Au petit matin, c’est la couleur bleue d’un gyrophare qui me réveille. Je me suis assoupie. Le véhicule d’Emmaüs est là. Les pompiers aussi. Je les vois s’affairer, prodiguer les premiers soins, puis, au bout d’un temps qui me semble interminable, allonger la femme sur le brancard et la couvrir d’une couverture de survie. Elle est vivante ! Elle s’en est sortie pour cette fois ! Je ne peux m’empêcher de pousser un soupir de soulagement alors que, dehors, la neige a recouvert la ville d’un manteau blanc et continue à tomber abondamment.
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