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Sans Considération Fixe

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JohnValJohn

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Je suis là, j’attends. J’ai pas grand chose a faire donc je contemple.

Franchement, je m’en lasse pas. Tout ces gens qui s’agitent, ça a un coté fascinant. Ils ont l’air assez déterminés, comme s’ils avaient tous un but précis. Mais ça, honnêtement, j’y crois pas trop. Tous les jours, je vois des centaines de gens passer et ils ont *tous* l’air de se rendre quelque part avec une ambition résolue. C’est bizarre quand t’y penses: pas un glandu dans les rues Paris.

Je sais que c’est important d’avoir un objectif dans la vie, d’avancer toutçatouça. Mais je peux pas m’empêcher de penser que c’est exagéré, toute cette effervescence. Ok faut progresser, patiemment, un peu tous les jours, par petits pas. Mais bon, de là a ce que chaque trajet de chaque personne qui me passe devant soit crucial, y’a quand meme un écart!

Parfois j'me dis que c’est a cause de mon emplacement: en sortant du metro, les gens sont esseulés, ils veulent se tirer le plus vite possible. Ca se comprend. Du coup, de temps en temps je me bouge: je change de spot. Ca me permet de retrouver l’excitation des débuts: quand je connais pas encore parfaitement les imperfections du trottoir ou les petites taches du mur d’en face.

Le problème, c’est que quelque soit le terrain ou j’opère, j’ai l’impression de retrouver la même frénésie: des gens, plus ou moins pressés, qui vont quelque part sans jamais se retourner. Ce qui est marrant aussi; c’est que plus je les regarde, moins ils sont susceptibles de s'arrêter. Je suis pas con hein, je sais qu’un clodo c’est pas le summum de l’attirance. Mais quand même: ça coute quoi un sourire?

Parfois j’me dis que c’est parce que je quémande: quand t’as rien à filé, tu culpabilises. Du coup, je range mon petit gobelet, j’essaye de paraitre le moins « en demande » possible et... j’attends. Depuis le temps que je le fais, ça me réclame plus aucun effort de toute façon. Je contemple pépère, je me laisse bercer par le flux de mecs en mission. J’me fais des petits kiffs genre “lui, il va me décrocher un bonjour” ou “elle, elle va changer de trottoir”. Je me la joue *profiler* du bitume.

Le truc, c’est qu’au bout d’un moment ça devient lassant. Y'a pas d’enjeux: personne s'arrête jamais. Par moment, ça me rend assez triste. Ca va pas me déprimer non plus: j’ai le cuir solide. Mais bon, j’ai du mal a m’y faire. Je pense même que c'est ce qui me manque le plus: la rue, avec le temps, on y prend ses habitudes. J'dirai pas que c'est l'extase mais j'me considère pas à plaindre: pour chaque désagrément, j'ai su trouver une parade qui m'allait bien. Les quais du metro me protège du froid, les restes de kebab comblent ma faim et la bouteille trompe mon ennui. Pour ma toilette, j'ai mes petites habitudes dans un bain public. Et j'ai même réussi à me débrouiller avec une asso pour toucher le RSA! En réalité, je suis plutôt privilégié pour un pouilleux.

Par contre, pour vaincre la solitude j'ai pas encore trouvé de technique. Y'a longtemps, j’avais lu un article sur ces bébés qu’on avait maintenus isolés pendant plusieurs années et qui avaient finit par présenter d’importants retards de développement cérébral. Aujourd’hui, je comprend parfaitement: le contact humain, c’est quand même vachement important. L'enfer, c'est pas les autres: c'est personne.

Oai c'est ça. Ce qui me manque le plus, c’est de partager des trucs. Un croissant chaud, un café au soleil, regarder la pluie... Les joies sont plus intenses et les peines plus douces quand elles sont vécues à plusieurs. Si un jour je me laisse crever ce serait surement à cause de ça: être seul avec soi même, ça a ses limites. Je tiens à la vie hein, je suis pas un vieux bourgeois mélancolique. Mais bon, le vide dans les yeux des gens, au bout d’un moment, ca pèse. Ruminer ses pensées en permanence, ne pas se confronter à l'autre, ca flétri l'ego. Ca rend taré même.

Y'a des moments où j'ai l'impression d'être dans un mitard à l'air libre: j'ai ma liberté de déplacement, mais pas d'interaction. Quand j'essaye de parler aux gens, soient ils m'ignorent soient ils écourtent l'échange: franchement, y'a des jours où ça m'fait péter des cables. J'existe putain! Ok j'ai pas de thunes, mais je pourrait être intéressant! Qu'est ce qu'ils en savent tous ces enculés de toute façon? Qu'est ce qui leur donne le droit de me mépriser comme ça? Quand on te parles, tu réponds c'est la moindre des politesses! Ok j'ai des fringues un peu dégueux, une gueule de merde et quelques dents en moins et alors? Un sourire, un "bonjour", un "comment ca va", un "il fait beau aujourd'hui" ca te crèverait le cul?

Parfois -en début de mois quand je suis tout propre- j'me fout en plein milieux du trottoir; histoire d'être incontournable. Je sais que c'est pas comme ça que je vais m'faire des potes, mais bon, on fait ce qu'on peut pour être remarqué... J'me dis que, plantés comme ils sont dans leur téléphone, y'en a bien un qui va finir par me percuter. Eh bien, figurez-vous que non: les mecs *m'enjambent*! Oai, ils *m'enjambent*. Plutôt que de lacher 10 secondes leur machine de merde, ils préfèrent me passer dessus, tranquille.

Y'a des jours où j'en peux vraiment plus. Qu'est ce que c'est que cette vie? Ok je ne "contribue" pas, mais est-ce que ça justifie que tout le monde me chie dessus? Je suis pas méchant, j'ai encore toute ma tête et, autant que faire se peut, je fais attention à ne pas être repoussant. Je pourrais potentiellement être de bonne compagnie, qu'est-ce qu'ils en savent? Ou du moins tenir une conversation, parler de tout et de rien; discutailler quoi. En même temps, j'dis ça... Après toutes ces années de rejet, je ne suis même plus certain d'en être capable.

Bon allez, j'vais pas vous tenir la jambe plus longtemps avec mes questionnements existentiels. Et puis il va bientôt faire nuit: j'dois me chercher à manger, me trouver un quai ou me caler et préparer mon duvet. Avec de la chance, y'a peut-être un agent RATP qui viendra me parler. La plupart du temps c'est pour me demander de sortir mais bon, c'est déjà ça de pris...

PRIX

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Eddy Bonin · il y a
Toutes mes voix d'encouragement.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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JACB · il y a
Triste réalité du SDF, celui ou celle que l'on a peut-être en bas de l'immeuble.On culpabilise à vous lire mais on se sent aussi démuni que votre personnage.
Mon texte parle du droit des femmes, je vous invite sur ma page, à bientôt ?

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Pherton Casimir · il y a
Un très beau texte... Bonne chance à vous ! Toutes mes 3 voix !
Je vous invite à me supporter https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone Friendzone, une très belle histoire.
Bonne et Heureuse Année à vous !

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