Sanglots

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Sanglots



Les rayons qui parvenaient à filtrer au travers des lourds nuages bas irisaient d’un rose pâle, légèrement doré, la surface de l’eau, doucement ridée par la brise.
Les hommes s’affairaient sur le ponton, silhouettes obscures aux mouvements lents, certains en uniforme, d’autres en combinaison de plongée. D’où j’étais posté pour les observer, je n’entendais que des sons de voix assourdis, quelques échanges brefs, tendus dans le froid ouaté de cette nouvelle matinée d’automne.
Le suspect restait muré dans son silence odieux et lâche, et les autorités s’étaient vues contraintes, depuis tout ce temps, de chercher, de chercher encore, dans un périmètre de plus en plus large, en essayant d’imaginer où ce fou avait bien pu faire disparaître sa jeune victime. En d’autres temps, en d’autres lieux, les enquêteurs l’auraient torturé pour qu’il parle, convaincus de sa culpabilité par un faisceau accablant d’éléments relevés contre lui, et par sa personnalité trouble au passé déjà lourd. Mais l’homme était protégé par des lois civilisées et humaines, beaucoup trop dans son cas, et c’est lui qui torturait depuis des mois les parents de sa pauvre victime, en n’avouant pas ce qu’il lui avait fait et en ne disant pas ce qu’il en avait fait.
Un des hommes venait de plonger depuis le ponton, ses bouteilles zébrées de blanc dans le dos, une marque rouge sur le masque, ou sur le tuba, furtif éclair de couleur sang dans tout ce sombre. Un second avait plongé à sa suite, en se laissant basculer à la renverse comme lui, avec un bruit mat, comme celui de la pelle d’un rameur frappant le plat de l’eau. Une embarcation pneumatique avec deux hommes à bord s’était alors détachée en silence du ponton pour suivre les plongeurs, auxquels ils allaient bientôt passer précautionneusement une espèce de cylindre jaune, relié par un câble au bateau. Il devait s’agir d’une sonde et sans doute allaient-ils une fois encore tenter de percer le lourd secret d’une eau froide et profonde, où se désagrégeait peut-être au fil du temps la dépouille abandonnée d’une enfant martyr.
Même les oiseaux du lac, d’ordinaire bavards, dans leurs vols courts ou entre les roseaux, semblaient avoir décidé de se taire, ou se contentaient de chuchoter, comme le font les humains au chevet d’un mort.
Nous autres, les journalistes, piégés dans ces parages improbables depuis des mois, à guetter la moindre découverte des fouilleurs de fourrés, des sondeurs de trous d’eau, des arpenteurs d’escarpements, nous vivions avec l’angoisse de ce qu’il faudrait dire à nos lecteurs, le jour, sinistre, où un homme en noir resurgirait de l’eau avec un lambeau de la robe blanche de la petite, brandie piteusement devant nos téléobjectifs en alerte.

Dans ce froid humide et cruel, je pensais sans cesse à mes propres enfants, à leurs sourires, à leurs rires sonores, à leurs pleurs, pathétiques parfois pour une simple écorchure au genou. Et pendant de longues minutes je me cachais la tête entre les mains, le temps que des sanglots de désespoir et de rage ne m’assaillent, devant tant d’impuissance des justes face à la cruauté de quelques individus, capables à eux seuls d’anéantir toute la beauté du monde.

Deux ans se sont écoulés depuis cette ultime journée de recherche dans le dernier lac du périmètre de la disparition de l’enfant. On ne sait toujours rien. Rien encore ne réussit à faire taire les sanglots.


Retranscrit le 16.09.2017, Publié le 5.03.2018
Claude d’Aix
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