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Sang, vertige et dépassement

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Alex D

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Ils avaient d’abord choisi leur musique. Pour ces mélomanes chevronnés, le rock, mouvement de l’action et de la rébellion s’était naturellement imposé. Restait à décider du groupe : Eagle of Death Metal, leur dernier concert les avait propulsés dans une transe musicale unique qui s’était prolongée durant de longs jours après le concert. A présent, tout était prêt. Emilie venait de se changer :
- Je crois que c’est le moment d’y aller, déclara Emilie à Jonas.
- Très bien, allons-y alors!
L’allégresse perçait dans sa voix, dans ses gestes, son impatience était évidente. Il trépignait, tel un enfant, depuis déjà une bonne semaine. Cette nouvelle rencontre l’excitait.
- Vendredi 13, c’est une date de bon augure, je suis sure que ce sera superbe, annonça Emilie.
Ils quittèrent la maison le cœur léger, confiants, pour eux l’avenir était toujours porteur de bonheur... Encore fallait-il être capable de le repérer ! Tous deux étaient d’incurables « espérés » qui ne considéraient les obstacles de la vie que comme des formalités à enjamber avec seulement plus ou moins d’efforts.

Ils s’étaient rencontrés durant leurs études à la sortie d’un amphithéâtre de la Sorbonne. Un jour que le cours y était particulièrement soporifique, ils avaient quitté l’enceinte historique juste avant l’endormissement. Leurs mains s’étaient fortuitement rencontrées sur le battant de la porte. Ils s’étaient souri d’un air entendu. L’alchimie hormonale avait naturellement mené à la pratique du Kamasutra, s’était ensuivie une union de leurs quotidiens puis de leurs destins. C’était écrit, ils n’en avaient eu nul doute. Depuis les vicissitudes de la vie les avaient souvent rattrapés mais jamais dépassés.

Une nuit fraîche enveloppait Paname dont le cœur battait pourtant vigoureusement. Rien ne peut empêcher la vie de couler dans les artères parisiennes, ni le froid, ni la peur, ni l’obscurité...Comme tous les vendredis soirs, Parisiens, Banlieusards et même Provinciaux se réunissaient pour jouir des mille et un plaisirs de la capitale. Emilie et Jonas aimaient leur ville. Elle s’offrait généreusement à ses habitants et visiteurs et abritait une humanité plurielle et créatrice.

Le trajet se fit sans encombre. Emilie sentait la vie s’agiter en elle avec fougue. Il ne manquait plus que la musique : elle avait le pouvoir de la transporter dans une dimension parallèle, vibrait dans son corps, l’aidait toujours dans les moments difficiles.
Ils entrèrent, s’installèrent, et patientèrent. Rien n’était plus entre leurs mains. Les premiers accords retentirent, le processus était lancé. Jonas se tenait à ses côtés, prêt pour ce moment de communion. Dans la salle, chaque personne semblait contaminée par l’élan du rock ‘n’ roll, même si certains corps le montraient plus timidement que d’autres.
Soudainement tout s’enchaîna. Emilie sentit quelque chose se passer en elle. La douleur lui inondait le dos. Elle tentait de se maîtriser, de ne pas hurler, de ne pas pleurer. Jamais son corps n’avait été irradié d’une telle souffrance. Jonas lui tenait la main et lui murmurait des paroles rassurantes. La musique n’agissait plus. Autour d’elle régnait une agitation désordonnée. La peur est invisible mais le corps l’absorbe. C’est une énergie négative et destructrice qu’Emilie s’employait à transformer en énergie salvatrice.
Elle aurait voulu pouvoir changer de position mais c’était impossible, elle était coincée. La douleur était telle, qu’elle l’aveuglait. Rester les yeux fermés, tant qu’elle ne voyait pas, ce n’était pas complètement vrai. Elle crut même à un moment entendre : « Les battements du cœur sont à peine perceptibles. » Emilie refusait que son chemin s’arrête là, elle devait continuer de se battre, elle s’accrochait de toutes ses forces toujours accompagnée par la tendresse et l’amour de Jonas. Il la félicitait pour son courage et lui témoignait toute sa fierté d’avoir une femme aussi forte. Tout à coup, il lui sembla sentir l’odeur ferreuse du sang, toujours les yeux fermés fermement jusqu’à l’espoir, sa main crispée sur celle de Jonas, elle lui demanda : « Tu vois ce qui se passe, ça va aller ? Dis-moi !
- Non, je ne vois pas vraiment, mais je suis sûr que tout va bien se passer, ce n’est pas notre première épreuve, comme les autres, nous la vaincrons, accroche-toi, continue, n’abandonne pas...lui susurra-t-il de manière quasiment imperceptible. »
Ses paroles se voulaient rassurantes mais le doute et l’angoisse s’y immisçaient. Emilie tenta de se réfugier dans sa bulle protectrice musicale et puisa au plus profond de son âme et de son corps les quelques forces qui lui restaient à sacrifier sur l’autel de la vie. Le précipice du pire la happait, elle refusait d’y succomber.
C’est alors qu’elle ressentit comme une incroyable délivrance. Les vapeurs d’angoisse et d’urgence firent immédiatement place au soulagement. Des pleurs ou plutôt des petits cris retentirent.
« Heure de la naissance, 21h20. C’est un petit garçon, il avait le cordon autour du cou, mais il va bien. Bravo madame, vous avez fait un travail remarquable ! Vous avez affronté la douleur avec un magnifique sang-froid. Merci pour cet accouchement en musique, c’était une première pour nous ! »
Ils n’avaient pas de nom tout prêt. Ils avaient souhaité rencontrer leur enfant sans aucun préjugé, l’accueillir pour ce qu’il était.
« Vous savez comment vous allez l’appeler ? » leur demanda l’infirmière.
- Espoir, jaillit du cœur d’Emilie.
- Salam, proposa en même temps Jonas.
- Espoir Salam alors ? proposa l’infirmière.
- Espoir Salam, répétèrent les parents à l’unisson.

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Francine Morand · il y a
J'aime beaucoup. Au départ, je me suis dis : oh non, Alex reprend les derniers évènements mais j'avais envie d'aller au bout. Le ton nous tient en haleine et contrairement aux évènements, la fin est superbe.... Merci pour cet agréable moment. Francine
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