Sang froid

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Après avoir exercé durant plus de trente ans la profession de journaliste en Suisse romande, j’ai commencé, en 2019, à écrire des textes littéraires à l’occasion de différents concours  [+]

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Le léger picotement à l’extrémité du pouce de la main gauche, sous l’ongle noirci par un dépôt de terre, s’amplifia. Comme une traînée de poudre, le faible signal électrique se faufila le long du corps jusqu’à atteindre le cerveau. Une petite étincelle stimula les neurones, sans réchauffer les organes.
J’avais froid, très froid. Pourtant, je ne grelottais pas. Ou plus du tout. Mon corps était inerte. Mes jambes, mes bras, mon torse, mon cou, mes joues, toutes et tous profondément engourdis, ne réagissaient plus.
Tel un pantin désarticulé, j’essayais de rassembler les morceaux de cette enveloppe corporelle dissociée. Dans ma vie antérieure, pour autant que je m’en souvienne, j’aimais manger dissocié. C’était ma manière jouissive de prendre le temps d’apprécier chaque goût, chaque saveur, sans les mélanger. Je ne parvenais pas à comprendre ces gastronomes anglophones réputés qui se complaisaient à mélanger gaillardement le sucré et le salé.
Dissocier, associer. Mon cerveau, lui aussi très engourdi, commençait à divaguer. Mais c’était plutôt bon signe. Celui que je n’étais pas, ou pas encore, dans l’au-delà. D’ailleurs est-ce que je me rapprochais du paradis, ou est-ce que je m’en éloignais ? Je n’en avais aucune conscience. Une sorte de magma de purgatoire m’envahissait. Ma tête commençait à retrouver ses fonctions primitives réflexe, mais elle était incapable de se connecter aux divers éléments de mon corps. Le puzzle avait triste allure.
Soudain, le sentiment de peur succéda à la sensation de froid. Une peur sourde, rampante. Elle ne ressemblait pas à la peur panique liée au danger immédiat, comme le fracas de l’avalanche dans le dos du skieur en schuss. Ni à la peur de la douleur, idée fixe fulgurante, au volant sur une route verglacée, entre la glissade interminable et la collision inévitable. Mon cerveau, à cet instant, se débattait dans le spectre de ces peurs diffuses : peur de l’inconnu, peur de l’avenir, peur de la nuit, peur d’une mauvaise rencontre, peur de la mort lente.
Oui, c’est exactement ça ! La peur de la mort surpassait la sensation de froid. La peur me paralysait. Sentiment étrange dans ma situation, puisque mon corps était déjà rigidifié par le froid.
Cette double paralysie me fit pénétrer dans un monde étrange, agité de cauchemars. Je vis des vers se régalant de cadavres, une danse effrénée de morts-vivants sous la pleine lune, des squelettes morts de soif rampant jusqu’à la rivière. Puis apparut un jardinier de cimetière, mort de peur à chaque fois qu’il devait remuer la terre jonchée d’ossements et de crânes aux orbites béantes.
La vision cauchemardesque du jardinier me fit l’effet d’un électrochoc. Dans mon état, je ne pouvais tout de même pas prétendre m’être réveillé en sueur. Frigorifié, j’étais entré, en réalité, dans une étrange phase d’excitation comateuse.
La scène du jardinier avait fait ressurgir un souvenir qui me sembla très récent. C’était le printemps. J’étais dans mon jardin, sarcloir à la main, m’acharnant sur ces satanées mauvaises herbes. Soudain, une vive douleur dans la poitrine, assortie d’une forte brûlure interne, me jeta à terre. A plat ventre, suffoquant, je raclais désespérément la terre de ma main gauche. Puis ce fut le trou noir.
Les images étaient, tout à coup, devenues cohérentes. J’ouvris instinctivement les yeux. J’étais dans le noir, couché sur le dos, le visage masqué par un drap. Je criai de toutes mes maigres forces revenues. Aucun son ne sortit de ma gorge, ne put se faufiler à travers mes mâchoires serrées comme un étau. Rassemblant toute l’énergie qui me restait, je bougeai légèrement la langue, et recommençai à crier. Cette fois, un puissant son guttural, venu d’outre-tombe, surgit.
Une petite porte, celle de la cellule 10 de la morgue de l’Hôpital Saint-Sauveur, s’ouvrit à mes pieds.
- Eh bien, Monsieur Jésus Gabriel, on peut dire que vous avez de la chance de revenir à vous, et à nous, après un infarctus du myocarde et un séjour prolongé en chambre froide à -15°C !
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Willy Boder · il y a
Merci de votre commentaire. Je n'aurai qu'une réponse : atchoum !
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Lange Rostre · il y a
Une chambre à moins 15 degrès, c'est un truc à s'enrhumer!!