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Sang Blanc

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Naliyan

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L’impact des gouttes sur le métal rythmait la valse des couteaux. La saignée était finie, les extrémités coupées et les abats étaient prélevés. Les morceaux de choix, alignés sur une grille aux croisillons serrés, s’égouttaient dans l’évier. La température à l’arrière du camion atteignait péniblement les 8°C. Les filaments incandescents du chauffage électrique faisaient briller les fronts suants des deux bouchers. Leurs tabliers étaient maculés de traînées rouges, de gras et de bile. La peau s’enlevait difficilement et les lames buttaient contre les os. Le découpage en quartiers se ferait à la scie à ruban, une fois la carcasse congelée.
Le plus jeune des hommes lâcha son coutelas, essuya ses mains sur son ventre et s’épongea les tempes.
- Combien de temps avant qu’on puisse bouger ?
Les yeux de Regan se rétrécirent et sa mâchoire se crispa. Ses traits anguleux et son teint olive contrastaient avec la face ronde et empourprée de son cadet.
- Si tu sors pisser toutes les dix minutes, ça va nous prendre encore une bonne heure.
Will regarda la bouillie de tripes et de graisse dans le seau à ses pieds, eut un haut-le-cœur et se retourna pour attraper une bouteille de gin sur le comptoir. Il but deux gorgées et proposa l’alcool à son compagnon qui refusa. L’odeur métallique du sang chaud envahissait ses narines, sa gorge et submergeait ses sens, mais depuis deux semaines qu’ils braconnaient dans les Territoires du Nord-Ouest, Regan s’était habitué. Will se frotta la bouche et reposa le flacon qui lui servait de courage.

Le petit-déjeuner était fini, la brique de lait rangée et les céréales englouties. Adeline finissait de laver les verres et les bols dans l’évier de la cuisine. Patty et Casey lançaient des croûtes de pains grillés sur leur père qui ronflait dans le canapé, les paupières gonflées d’une soirée agitée. Sa joue était marbrée de rouge, de bleu et de violet. Le père d’Adeline était suspendu pour six mois de son poste à la centrale hydro-électrique et buvait sa paye pour s’occuper.
Plusieurs coups tapés sur la porte d’entrée sonnèrent l’heure de la dispersion pour les écoliers.
- Casey ! N’oublie pas ton sandwich.
Debout dans le couloir étroit, Adeline observa les trois chambres désertées. Aucun rangement ni placard. Les affaires étaient glissées sous les lits et derrière les portes, entassées dans les coins. Le linoléum, mal coupé, ne couvrait pas le sol jusqu’aux cloisons et, dans les fentes, s’accumulaient les déchets et la poussière. La mousse isolante s’échappait des murs préfabriqués en planches d’aggloméré. Pourtant, Adeline s’y sentait en sécurité et confortable. Elle repoussa sa longue natte noire dans son dos et s’équipa pour affronter les températures polaires. Son travail, nettoyer les dix chambres avec vue imprenable sur le lac Snare de l’unique hôtel de Wekweèti, l’attendait. Elle aurait préféré partir avec sa tante au Camp Lockhart nourrir les routiers qui approvisionnaient les mines de diamant de Diavik et d’Ekati pendant les quelques semaines où l’hiver permettaient aux camions de rouler sur les lacs gelés. Mais elle devait rester pour surveiller son frère et sa sœur. Empêcher les adolescents de la Nation Tlicho de profiter du passage pour rejoindre Yellowknife où la drogue et l’alcool étaient plus faciles d’accès.

Regan et Will traquaient leurs proies depuis six heures du matin. Les prévisions météo annonçaient une fermeture précoce de la route de glace pour cause de réchauffement climatique. Ils devaient se dépêcher s’ils voulaient honorer leurs commandes de viande sauvage du grand Nord. Emmitouflés dans d’épais manteaux en duvet d’oie, raquettes aux pieds et fusils en bandoulière, ils s’accroupissaient au moindre son, se jetant dans la neige molle, ne laissant dépasser qu’un dôme sombre tel un rocher ou une souche d’arbre. Les silhouettes devant eux évoluaient avec lenteur entre les pins gris et les bouleaux poussant à l’horizontale. Un corbeau plana au-dessus de leurs têtes. Une explosion déchira le silence de la toundra et l’une des formes s’écroula au sol. L’autre n’eut que le temps de se retourner avant de subir le même sort.
-Satanés Flancs-de-chien ! Lourds comme des ours.
Les cadavres des deux autochtones reposaient sur un traîneau. L’un des natifs portait deux lapins à la ceinture, raides de la nuit passée pendus à leur collet. Regan sortit son couteau de chasse et trancha la cordelette qui les reliait à leur rabatteur.
-Pour le dîner, ce soir.

Les doigts d’Adeline tremblaient en enfonçant l’aiguille dans le cuir jaune, à intervalle régulier. Les femmes de la tribu, réunies au centre communautaire pour coudre chaussons, moufles et autres habits artisanaux afin d’étoffer leurs fins de mois, pleuraient. Le chef Arrowmaker et son fils Charlie n’étaient pas rentrés de la chasse. Leurs empreintes se perdaient dans les multiples rainures des motoneiges qui parcouraient la piste vers la forêt. À Whati, deux pêcheurs aussi étaient porté disparus. L’hiver n’était pas indulgent pour les populations de la région.

Will raclait son assiette des restes du ragoût. Regan les avait obligés à camper cinq kilomètres en amont du lac, planqués derrière trois sapins courbés par les vents subarctiques.
-Une dernière prise et on se tire d’ici.
Des flocons commençaient à tomber, petits et piquants. Le vent soulevait la poudre rendant l’air dense et coupant. Une tempête se préparait. Les congères bloqueraient bientôt les routes pour s’échapper.

Le jour ressemblait à une nuit de pleine lune. Le décor se plantait en dégradés de gris. La neige ne parvenait plus à étouffer les claquements des fils électriques et les craquements du bois. Adeline ne contrôlait plus sa peur. Elle répétait à l’infini la liste des lieux où Patty avait pu se mettre à l’abri. Un poids lourd s’était garé pour trois nuits sur le parking de l’ancienne poissonnerie. Des étrangers prospectant pour un safari blanc. Ils étaient partis en début d’après-midi, espérant atteindre le camp avant la nuit. Et si Patty avait embarqué avec eux ? Comme leur mère, six ans auparavant.

Les bourrasques secouaient la remorque et faisaient sursauter Will. Le grognement du générateur lui vrillait le cerveau et l’odeur du diesel devenait insupportable. Mais c’était leur unique moyen de survie. Douze heures de chauffage garanties. Les hommes avaient sorti leurs matelas et s’apprêtaient à dormir. Dans un coin du camion, la forme inerte d’une fillette était à moitié dissimulée par une couverture.

Adeline priait pour que le pick-up résiste aux vents tourbillonnants et ne verse pas dans le fossé. Un nœud dans son estomac lui disait que Patty était partie, de gré ou de force dans le semi-remorque. Les essuie-glaces étaient inutiles contre les flocons qui tombaient en épais paquets. La route ne se distinguait plus que par l’absence de végétation arbustive et les contreforts de glace sculptée. Les roues commencèrent à patiner. Adeline appuya sur l’accélérateur et tordit le volant, cherchant une neige plus dure où accrocher ses pneus. Le moteur rugit. La voiture fit un bond et reprit sa progression hasardeuse.
Adeline ne respirait plus que par à-coup. L’engin fit une embardée, puis s’immobilisa. Adeline tourna la clé et retint ses larmes. La blancheur l’encerclait. Elle remonta sa fermeture éclair, baissa sa capuche, prit la lampe torche dans la boîte à gants et sortit affronter le blizzard.
Les yeux rivés sur les traces de sa voiture, elle ne vit pas la branche qui la frappa de plein fouet. Déséquilibrée, Adeline tomba à genou dans la poudre. Elle était juste étourdie. En se révélant, un reflet métallique capta son attention. Un capot de camion. Le véhicule était coincé sous un mélèze. Un bruit de friction mécanique et une fumée aux relents de pétrole s’échappaient d’une tuyère. Aucune lumière dans l’habitacle. Adeline rejoignit la porte arrière du container en se courbant pour échapper aux rafales cinglantes. Elle hésita, le poing levé. Ami ou ennemi ? Peu importe. Elle devait retrouver Patty.

PRIX

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Miraje · il y a
Un texte superbe, découvert à la fonte des neiges ...
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Ratiba Nasri · il y a
Un texte magnifique et bien construit ! Le suspense est prenant ! La chute est mystérieuse à souhait. J'adore !
Une invitation à lire ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1
Merci d'avance.

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Elena Hristova · il y a
c'est délicieusement bourrasque, le poète-tueur en pleine action de création
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Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Lel03 · il y a
J'adore. Votre texte (ou devrais je dire nouvelle ?) est prenant, incisif et remarquablement bien écrit. On est immédiatement plongé dans l'ambiance sauvage et menaçante. Ça se termine en suspense... bravo ! Mon vote admiratif, votre texte aurait mérité d'être en finale.

Au passage : si jamais le cœur vous en dit, n'hésitez pas à jeter un coup d'œil à ma nouvelle, Comptine, participant au Grand Prix été. Votre avis me ferait grand plaisir !

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Michel Dréan · il y a
Par manque de temps, je n'avais pas lu cette nouvelle. je crois surtout qu'au-delà d'une terrible ambiance et d'une écriture au scalpel, ce texte mérite peut-être un format beaucoup plus long. Un roman Naliyan ? Chiche !
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Naliyan · il y a
Merci bien Michel :) Je vais déjà essayer de peaufiner la version longue que j'avais écrite en premier jet et la proposer en lecture libre ;)
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Sourisha Nô · il y a
Pour moi, tu es ma gagnante perso. C'est beau, c'est pur, c'est dur, c'est vrai, c'est un texte magnifique et profond, et je suis un peu...effarée par certains choix "juristiques", mais" vox shortii vox dei":))
en tous cas, c'est pour moi un texte qui vole haut, très haut, au dessus de la neige artificielle.

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Naliyan · il y a
C'est très gentil Sourisha ! Surtout que ton Mojo est, lui aussi, beau, pur et dur.
Nous avons opté pour des textes très "ambiance" et "roman" alors que la ligne éditoriale de Short semble préférer le "mystère intimiste" avec "faux semblant" final - ce qui n'est pas une mauvaise idée en soi, juste restrictif.
Il y a de quoi glacer le sang (et l'eau) dans les finalistes quand même ;)

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Sourisha Nô · il y a
Bien sûr, qu'il y a du très bon dans les finalistes, et pas mal, en plus...!
en fait on a été trop "entières", on nous a dit "noir", et nous, on a carrément tout éteint:)...conneries mises à part, ta vision plus "terre à terre", loin des grands emballements "haro sur l'injustice:)" conforte ce que je pense. De l'intimiste un peu plus "léger" et proche des gens. Je pense que toute l'affaire est là. Nous on s'est barrées "roman", comme tu dis, c'est tout à fait ça, ça n'est pas une affaire de savoir qui est bon ou moins bon, ça n'est pas du tout là que ça se situe, je crois. Quoi qu'il en soit, je suis heureuse d'avoir pu te découvrir un peu mieux à travers ce texte que sincèrement je place très haut dans mon panthéon personnel.

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Yoann Bruyères · il y a
C'est très bien écrit, on est plongé dans le décor, par contre un peu déçu de rester sur non-dénouement à la fin :)
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Naliyan · il y a
A priori, les couteaux reprennent le boulot ;) Merci des compliments :)
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Millefolium · il y a
J'aime vraiment beaucoup, le suspense est bien mené et c'est glauque à souhait, bravo :)
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Naliyan · il y a
C'est saignant ;) Merci bien Millefolium.
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Un univers froid et impitoyable où il faut survivre. Bravo + vote
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Naliyan · il y a
Oui, beaucoup de prédateurs ;) Merci Dominique.
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