Samuel

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En compétition
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Plongée 15 minutes à 120 mètres

1er palier, -50 mètres 3 minutes.

Samuel est agrippé à la corde. Il pense à Anne en mission archéologique à Gaza, cinq ans déjà qu’ils sont ensemble. Il n’aime pas la savoir là-bas. Il pense qu’il ne lui fera jamais d’enfants, elle n’en a jamais parlé, mais il sait qu’elle en a envie, tôt ou tard, elles en ont toutes envie. Elles sont comme ça. Elle le quittera quand elle réalisera qu’il n’en veut pas. Le monde est trop dur, les voyages d’Anne trop fréquents, les siens aussi.

2e palier -30 mètres 5 minutes

Il pense à ce qu’il va manger ce soir. Des pâtes au riz, ou du riz aux pâtes. Il s’en fout. De toute façon, après cette plongée, il ne risque pas de grossir. Il pense qu’il lui reste encore des heures de paliers de remontée dans l’eau froide. Il pense à son futur stage de scaphandrier classe 3, c’est hyper cher, c’est vraiment n’importe quoi, tu payes pour avoir le droit de travailler. D’accord, il gagnera beaucoup d’argent après la formation, mais il partira souvent, jusqu’à un mois et demi d’affilée sur une barge pétrolière, entouré de gros lourds qui matent des films X, comment élever des enfants avec une vie pareille.

3e palier -21 mètres 5 minutes

De toute façon, il est un nomade, pas le style à s’installer, il ne sera jamais propriétaire, il possède à peine quelques meubles et un camion pour trimballer les combinaisons et les bouteilles. Il pense que cette fois-ci, les pompiers ont fait ça bien. Attendu à l’arrivée par leur camion rouge, puis tout le voyage jusqu’au gouffre, c’est la classe internationale. Pour une fois, même la plongée était à peu près planifiée. Il pense que ça lui apprendra à crier sur tous les toits qu’il est l’un des meilleurs plongeurs spéléos français. Même si c’est vrai.

4e palier -12 mètres, 10 minutes

Il pense qu’il fait vraiment noir, pas une lueur, que ce n’est pas le moment de s’offrir un coup de lampe, de toute façon, il vaut mieux ne rien voir, garder les lampes pour une raison valable, un échange de bouteilles, par exemple, pas pour une petite angoisse minable. Il pense que dans la plongée, le plus difficile c’est de remonter. Ça n’a aucun intérêt. Il pense que c’est le moment idéal pour chanter intérieurement une petite chanson, histoire de se réchauffer. Il essaie désespérément de faire sortir de son esprit « Colchiques dans les prés ». Il pense que l’eau est trop froide, que neuf degrés, ce n’est pas suffisant pour un mammifère terrestre à sang chaud, même en combinaison étanche. C’est un coup à attraper la mort.

5e palier -6 mètres, 30 minutes.

Il pense qu’il ne doit pas s’arrêter de respirer. Plus précisément, que son souffle doit rester régulier. Après tout, l’eau est son élément favori, juste après l’air. Pas de quoi s’affoler, ce n’est pas son premier secours spéléo. Quand il remontera à la surface, il foncera voir Anne, et il lui fera une tripotée de gosses, autant qu’elle voudra bien en faire. Ensuite, il ne plongera plus jamais et finira ses jours en pater familias, bien au sec.

6e palier, -3 mètres, 2 heures 17 minutes.

Il pense à contrôler l’ordinateur luminescent à son poignet. Pas la peine d’allumer les lampes. Surtout, ne pas allumer les lampes. Un scaphandrier doit savoir plonger dans la nuit. Il pense à sa reconversion. Dès qu’il aura suffisamment économisé sur ses chantiers off-shore, il passera son brevet de pilote. La plongée ne sera plus qu'un loisir. Fini les touristes, fini le secours spéléo. Les pompiers se débrouilleront sans lui. Ils en trouveront d'autres pour descendre. Au moins, si son avion tombe, personne ne devra risquer sa vie pour aller le chercher. Il se concentre. Ce serait trop idiot de se planter alors qu’il vient encore de décider d'arrêter la plongée. Il pense à son ami Fred, lui aussi fou de plongée spéléo, fou tout court, d’ailleurs. Puis il décide de l'oublier. L’oublier. Il préfère penser à regarder sa montre. Il approche de la surface. Ce n’est que lorsque la lumière grandissante en rend la vision inévitable qu'il s’autorise à penser au corps accroché à lui.
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VERONIK DAN · il y a
En apnée jusqu'à la chute. Bravo !
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Elisabeth Rigal · il y a
Merci 🙂
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Benoit Poinard · il y a
Merci Zi , j'ai presque posé une larmette....
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Elisabeth Rigal · il y a
Très flattée, bises, mon Ben!
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Mickaël Gasnier · il y a
Un sauvetage qui aurait mérité de ne pas être ponctué afin que l'on soit en apnée.
Malgré ce détail et suggestion, j'ai apprécié.
À bientôt Elisabeth.

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Elisabeth Rigal · il y a
😂 excellent jeux de mot, mais la plongée spéléo ayant des tables de décompression très spécifiques, je ne voulais pas perdre en exactitude. Et oui cela convient bien à mon côté maniaque ! 😉
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Mickaël Gasnier · il y a
Bon week-end Elisabeth ! ;-)
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Guillaume de Kerguelen · il y a
Une chute inattendue qui ramène notre personnage à une dure réalité ! En quelques mots, tout est dit: la vie, le travail d'un homme, ses doutes, ses rèves... Bravo à vous, j'ai beaucoup aimé.
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Elisabeth Rigal · il y a
Merci
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Mijo Nouméa · il y a
J'ai aimé le contraste entre la remontée de ce qui a été une plongée en eaux très profondes. La chute est inattendue en regard des pensées du plongeur par pallier successifs. Vous savez entretenir le suspens avec ce décompte et des préoccupations anodines. C'est la chute qui nous éclaire sur le pourquoi. Bravo pour cette excellente construction.
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Elisabeth Rigal · il y a
Merci
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Gisèle Bry · il y a
Une bonne chute ... Encore un prénom masculin mis à l'honneur ! J'ai hâte de connaître le suivant !
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Elisabeth Rigal · il y a
Il n'en reste pas beaucoup, j'ambitionne ensuite de passer aux femmes !
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Nicolas Auvergnat · il y a
C'est le deuxième texte qui me fout des frissons... il a fait remonter quelques vieux souvenirs de boyaux inondés, de noir absolu... moi je n'étais pas seul, pas loin en dessous. très beau texte, sensible et dur, humain. Qui dirige vers la lumière... bravo.
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Elisabeth Rigal · il y a
Merci, Nicolas, c'est du vécu, même si ce n'est pas le mien. Bonne journée et restez au sec!
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B Marcheur · il y a
Comme le dit l'expression populaire, dans la vie, il faut s'accrocher! Merci et bravo pour ce texte.
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Albane Charieau · il y a
on retient son souffle tant ce texte est prenant.
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Viktor September · il y a
La chute ou plutôt la remontée de ce texte est surprenante, j'ai aimé.

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