Salut Johnny

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Eté 2017

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L’aube d’hiver est toute poisseuse de brouillard. La femme s’est garée sur le parking désert de la zone artisanale. Le pas traînant, les yeux qui piquent, elle se dirige vers la salle de restaurant, à l’étage. Dans le minuscule vestiaire, qui tient plus du débarras ou du placard, s’entassent les accessoires de nettoyage, à côté d’un porte-manteau surchargé. Gestes mécaniques : elle suspend son manteau, enfile sa blouse et ses socques. C’est le même rituel tous les dimanches. Elle vient nettoyer la grande salle de restaurant où on a festoyé la veille.

Pour tenir le cafard à distance, elle allume toutes les lampes. Ça la réchauffe un peu. Avant de commencer, elle parcourt la salle du regard : la vaisselle abandonnée, les fonds de verre, les restes de pièce montée, les serpentins et les confettis. Elle se perd dans un lamento à deux temps : « Quel gâchis ! Que d’illusions ! ». Puis elle jette dans un grand sac poubelle, tous les reliefs de la fête.

Sur le balcon, se découpe la silhouette d’un homme accoudé, les yeux dans le vague.
— Ah ! T’es là, toi ? Alors, ce mariage, ça s’est bien passé ? Quand on voit les restes, hein... Ça donne pas trop envie. Enfin, les mariés, ils ont bien le temps de le découvrir, l’envers du décor.

La femme doit avoir une petite quarantaine fatiguée, déjà résignée. Elle fait juste ce qu’elle a à faire. Elle a décidé une fois pour toutes de ne plus se poser de questions, parce que sinon, c’est la porte ouverte à trop de frustrations, de révoltes, et qu’est-ce que ça apporterait de bon ? Hein.

Mais quand même, il y a des matins, où même se lever, c’est dur. Elle ouvre la porte-fenêtre. Ça grince un peu. L’homme accoudé ne se retourne pas.

— C’est pas pour dire, Johnny, mais t’es pas du genre bavard, hein ? Un petit bonjour, ça serait pas de trop. Faut savoir être un peu courtois, non ?
L’homme n’a pas bronché. Il demeure penché à fixer vers le sol un point incertain que l’aube n’a pas encore révélé.
— Tiens, tu me fais marrer avec ton chapeau de cow-boy ! T’attends le retour de ton cheval ? T’as oublié ton lasso ?

La femme a mis l’aspirateur en marche, pourtant elle continue à parler à Johnny qui ne l’entend plus ; elle traîne l’appareil, traçant des lignes qui s’entrecroisent. Elle passe devant la sono qu’elle allume. Un tango langoureux égrène ses premières mesures, elle reconnaît « la Paloma ». Elle éteint l’aspirateur et elle commence à tournoyer. Elle adorait danser quand elle était jeune :
— Si tu m’invitais, Johnny, un petit tour de piste, ça te dirait ?

Cette chanson, c’est plus fort qu’elle, ça la fait chavirer. C’est beau. Ça va remuer au fond d’elle quelque chose d’oublié ou d’inconnu peut-être. La femme se met à chanter ; sa voix est une voix rauque de fumeuse mais belle cependant. Elle a fermé les yeux :

— Au moins une fois, cow-boy, tu pourrais quitter ton balcon. Tu t’approcherais, tu me prendrais par la taille, on danserait. Je ne t’en demande pas plus... Si c’est la lumière qui t’intimide, regarde, je tamise... T’as sûrement des soucis, toi aussi, je sais bien, mais pour une fois, oublie, fais comme moi. Viens...

Elle a balancé ses sabots sur le parquet ; elle virevolte dans sa blouse de ménage, elle est gracieuse, légère, comme illuminée tout à coup. Elle insiste :
— Je sais, Johnny, t’es tout cabossé par la vie. C’est pas une raison. Donne-toi une deuxième chance, donne-moi une deuxième chance...

Les dernières notes nostalgiques du tango s’éteignent, la femme a continué à tournoyer seule. Un rock agressif frappe ses notes lourdes et la ramène à la réalité. La femme tout à coup dégrisée, rechausse ses socques et rebranche sa machine. Dehors, l’homme n’a pas fait le moindre geste.

Elle repart dans son lamento existentiel. Le monde qui tourne mal, les gens qui ne se regardent pas, le ciel qui ne répond plus...

— Dis donc, Johnny, tu pourrais quand même un peu te remuer ! De quoi t’as l’air avec ta tenue de cow-boy ? Ici, tu sais, c’est pas la pampa. Et puis ton galure, tu pourrais l’enlever devant une dame, non ? Fais un effort, quoi. Rentre une minute... D’accord, j’ai compris, danser, c’est pas ton truc, mais on pourrait trinquer, regarde, j’ai trouvé une bouteille de champagne aux trois-quarts pleine, ça pétille encore. C’est du bon ! On va se faire une petite coupe en amis, et se parler un peu, et si t’as rien à dire, je parlerai, et si t’aimes pas m’entendre, je me tairai... Evidemment que je sais faire... Pourquoi je parle tant ce matin, alors ?... Pourquoi ? Parce que des fois, j’ai peur de plus reconnaître le son de ma voix, tant il y a de jours où je croise personne.

Elle voudrait lui faire mesurer sa solitude, le forcer à la regarder. Juste la regarder, pour attester au moins de son existence. Puisque personne ne l’attend, puisqu’elle ne compte pour personne. Juste un regard. Mais l’homme ne dit rien. Il s’est juste un peu plus tassé sur ses coudes. Sa tête semble un peu plus inclinée sous son chapeau, franchement ridicule.

Alors, la femme se lasse. Elle abandonne. Elle reprend son travail, avec une rage déçue. Elle ne sait ce qui la retient d’aller le faire valdinguer le chapeau de ce grand niais. Est-ce qu’il garderait sa posture de statue ? Et puis l’accablement la saisit. Elle termine sa tâche. Elle range sa blouse, ses sabots, elle éteint la salle. Enfile sa doudoune épaisse et quitte le restaurant.

Sur le parking toujours désert, la femme remonte dans sa voiture, elle regarde une dernière fois, le restaurant qui jette ses grandes cornes de lumière dans un ciel usé. Elle regarde là-haut, figé à jamais dans sa gangue de plastique le mannequin scellé au balcon, le regard fixé sur un grand totem de pacotille.

— Allez, Johnny, à dimanche...
Puis elle abandonne derrière elle toute cette kermesse de misère où s’engloutissent les villes...

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