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Salopard

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Noël Sem

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Je suis un affreux salopard.
Enfin, non. Pas affreux. Les femmes ont plutôt tendance à me trouver beau. Très beau même, paraît-il. D'ailleurs je les ai plutôt entendues me dire "tu es un beau salopard !". La preuve, donc.

Lors de ma naissance, je crois que les planètes n'avaient pas le bon alignement pour m'accueillir en ce monde.

Ma mère était de santé fragile. En clair, elle avait tout le temps "un pet de travers", comme disait ma grand-mère. J'ai mal ici, j'ai mal là, je me sens pas bien, ça va pas... Malgré, ou peut-être à cause d'une absorption massive de pilules, sirops et cachets en tous genres. La pharmacienne du quartier était devenue une amie proche. C'est dire. Quant aux nombreux médecins qu'elle consultait semaine après semaine, ils lui avaient unanimement recommandé d'éviter toute grossesse qui, disaient-ils, pourrait mettre ce qui lui restait de santé, voire même sa vie, en péril. Et on s'interrogeait aussi sur les tares que pourrait cumuler un enfant conçu dans un corps aussi déglingué. Des tares physiques, voire même mentales.
Aussi ma pauvre mère prenait-elle pendant ses galipettes toutes les précautions d'usage, et même plus, pour m'empêcher d'arriver. Hélas pour elle, et heureusement pour moi, c'était sans compter sur l'exceptionnelle détermination d'un vaillant spermatozoïde, jailli d'un parfait inconnu rencontré dans un bar de nuit. Un véritable guerrier, capable avec sa grosse tête toute ronde de contourner la surenchère de contraception qu'elle utilisait. Trois mois après cette soirée mémorable, elle dut se rendre à l'évidence : un salopard de polichinelle avait réussi à s'incruster dans son ventre ! Trop tard pour pouvoir s'en débarrasser.
Les médecins ne disent pas que des conneries (les mauvaises langues disent qu'ils en font, aussi...) : la grossesse s'est effectivement très mal passée. Les complications se sont succédées sans relâche. A huit mois, il a fallu pratiquer une césarienne et m'exfiltrer dare dare du milieu hostile dans lequel je me trouvais. L'intervention elle même s'est aussi très mal passée, bien entendu. Il a fallu réanimer ma mère par deux fois. Puis, pendant les neuf semaines qui ont suivi, elle n'a repris un semblant de conscience que pour de très courts épisodes, avant de rendre l'âme une nuit, toute seule dans sa chambre du service de réanimation.

C'est le premier malheur dont on m'a rendu responsable.

Quant à moi, j'étais en pleine forme. Assez petit, mais très vigoureux. Avec une voix tout-à-fait disproportionnée à ma taille. Aigüe et puissante. Cela suscitait autant d'étonnement que ces petits oiseaux qui ne pèsent que quelques grammes, mais sont capables de vous pourrir votre grasse matinée dominicale en poussant des cris stridents sur leur fil. Mon oncle et ma tante, qui m'avaient recueilli pendant l'agonie de ma mère, en ont bavé dès les premiers jours.

J'ai grandi chez eux en compagnie de ma cousine Aurélie. Une fillette disgracieuse, avec une tête de souffre douleur. Je n'étais pas le seul à la persécuter. Tout le monde le faisait, à l'école, au patronage, et même au catéchisme. Le monde est ainsi fait. Il est rempli de salopards, comme moi, et de victimes à leur disposition, comme elle. Je suppose que Dieu a créé ce type de créatures pour éviter que les gens intéressants ne soient eux-mêmes embêtés. De plus, quand on s'est bien défoulé sur sa victime préférée, on se sent plus léger, plus disponible, davantage ouvert aux autres. Enfin, c'était mon cas. Aurélie, c'était mon équilibre à moi.
Je lui pourrissais la vie en lui volant ses jouets, en l'insultant ou en lui faisant du mal : croche pattes sournois, tirage de cheveux, brûlures indiennes... Je m'arrangeais aussi pour lui faire attribuer la responsabilité de mes propres bêtises. Comme tante Janine n'était pas un modèle de patience et d'indulgence, la pauvre cousine se faisait punir régulièrement. Ces divers châtiments me remplissaient le cœur d'allégresse. Pendant ce temps, on disait comme il est adorable, Alexandre. On ne pensait plus à m'attribuer la responsabilité du sort de ma mère.

A l'école aussi, on me trouvait si mignon : beau à craquer et gentil comme tout. Et tellement intelligent, en plus. Etre orphelin me procurait un supplément d'attention des institutrices. Là encore, je m'employais à faire accuser les autres enfants de mes différents méfaits. Dans les petites classes, il ne s'agissait que de jouets abimés, de dessins gribouillés, de quatre heures écrasés au fond du sac, de chewing gum dans les cheveux, de stylos cassés... enfin les mille et une façons de se faire des petits plaisirs quand on vit en collectivité, quoi.

Et puis, en grandissant, je suis passé au vol. D'un peu tout. Comme ça, au hasard des opportunités. Pour le seul plaisir. Le plaisir de prendre, d'abord, sans se faire prendre soi-même. Puis celui de voir la victime rechercher désespérément son bien. Et, sommet du bonheur, voir l'empoignade entre le volé et le propriétaire du cartable dans lequel j'ai sournoisement glissé mon larcin. Quel spectacle ! Aussi une vraie récompense. Parce qu'il faut user de stratagèmes très perfectionnés pour conduire la victime du vol à aller regarder dans le cartable en question. Ces exercices ont été très formateurs : ils m'ont appris, sur le tas, l'art de la manipulation. Indispensable pour s'assurer une vie épanouie en société.

Ensuite, avec l'adolescence, est venu le temps des filles.

Oh temps béni ! Le temps de la conquête, de l'amour et du sexe. J'ai découvert une infinité de turpitudes possibles.

Clémence ne supportait pas que j'emploie le terme de conquête pour raconter mes expériences de drague. Elle prétendait que cela rabaisse le statut de la femme à celui d'une chose qu'il faut s'approprier. Moi j'assimile plutôt ces instants magiques à ce que connaissent les alpinistes quand ils tentent d'atteindre un sommet. Brassens ne chantait-il pas qu'il aimerait "faire un petit peu d'alpinisme sur son mont de Vénus"? Mais tous les sommets ne se valent pas. Certaines montagnes sont plus faciles à vaincre que d'autres. Parfois même, trop faciles. Et ce n'est pas intéressant. Salut, et hop, au lit. Non. Moi, ce que j'aime, c'est leur faire croire à une relation sincère, construire des petits scénari pleins de pièges affectifs, des humiliations bien amenées, des sms de rupture inattendus, des lapins judicieusement posés... Tout un art de vivre.
Sauf avec Clémence. Elle a été mon Everest personnel. Il m'a fallu des mois et des trésors de patience, de ténacité (et de fourberie) pour finir par la séduire. Je me suis persuadé que notre relation serait belle et sereine comme dans les livres. Equilibrée, lumineuse.
Hélas après un mois de vie commune dans mon petit studio d'étudiant, j'ai commencé à me lasser. J'ai entrepris de la tromper sans vergogne et de lui raconter mes exploits, dans l'espoir de la détacher de moi. Sans succès. Ses airs de victime consentante avec ses sourcils tombants me dégoûtaient au plus haut point. J'ai fini par lui dire de prendre ses affaires et de s'en aller.

Quand elle m'a dit "si tu me quittes je me tue", je n'ai rien trouvé de plus intéressant à répondre que "chiche". Elle a aussitôt sauté par la fenêtre. Ca a été la deuxième fois que l'on m'a rendu responsable d'une disparition. Mais j'ai ma conscience avec moi.

Toutefois, depuis, je vois bien que le regard des autres a changé. Je me sens isolé.

Ce soir, quand je croise d'autres coureurs pendant mon jogging, je lis un mélange d'incrédulité et d'effroi dans leur regard, bien qu'ils ne me connaissent pas. Pourtant je me sens bien, mon souffle est régulier, le soleil couchant chauffe encore agréablement mon dos...
Et soudain je comprends : je ne projette aucune ombre devant moi ! J'essaie de m'agiter pour la repérer, mais non ! Je n'ai plus d'ombre ! C'est impossible, et pourtant...
Cela me revient : Clémence m'avait parlé de cette légende. Votre ombre peut abandonner votre âme pour éviter de vous accompagner en enfer.

PRIX

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Claire Bouchet · il y a
Vous ne manquez pas d'imagination Noels, pour mettre nos nerfs à rude épreuve. Un récit très bien construit qui gagne en intensité jusqu'à la chute finale.
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RAC · il y a
Belle chute dans la solitude des épais ténèbres de l'abîme...
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Noël Sem · il y a
merci
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Marie-Françoise · il y a
Il me manque un petit quelque chose...il est vraiment maudit si son ombre aussi le fuit..je vote et vs invite à venir déguster mon Lapin
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Noël Sem · il y a
Je pars en dégustation...
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Alain Lonzela · il y a
Un texte très dérangeant et une punition à la hauteur.
Très bien construit, avec beaucoup de thèmes abordés et toute fois, très bien gérés.
Un très bon récit

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Noël Sem · il y a
Merci beaucoup Alain
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Cudillero · il y a
Belle ombre fugitive... J'ai bien aimé votre texte.
Peut-être souhaiteriez vous découvrir mon texte également en lice
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-reveil-de-leo-1
Bonne continuation à vous ! :)

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Noël Sem · il y a
Merci. Je vais voir votre texte.
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Chantal Sourire · il y a
Une vie pas facile, tout autant que sa mort, dur dur et je vote !
Aimerez-vous ma fourchette d'or ou mon soleil nocturne ? Merci au cas où...

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Noël Sem · il y a
Je cours voir vos textes...
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Marie · il y a
Intéressant !
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Daniel Nallade · il y a
Une histoire étrange!
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Atoutva · il y a
Une vie infernale, en somme ! Il ne faut pas croire toutes les légendes.
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Jacqueline Chantelauze · il y a
J'ai bien aimé mais la fin mériterait plus de développement
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