Salmo Salar

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J'ai six ans et je suis vieux. Fourbu. Fatigué. Je ne sais pas si j’arriverai au bout. Le bout, de tout façon, qu'est-ce que cela veut dire pour un être comme moi ? Je suis plutôt cyclothymique, fait de grands hauts et de grands bas. Présentement, je file, je glisse, je suis sorti du froid. Je ne me reconnais plus. J'étais épais, j'étais fort, impétueux, violent. L'été dernier, mieux valait ne pas m'approcher. Je mordais, sauvage. J'étais un guerrier, un cuirassé d'argent tacheté de rouge sang On appelle cela les couleurs de parade. Je voulais séduire. Et vaincre. Maintenant j'ai fondu et je file, terne et discret. Je me suis affiné. Mais pas comme les fromages qu'on sert sur les bonnes tables des hommes et qui moisissent et empuantissent, immobiles, dans des caves. Moi, si je m'arrête, je meurs.
J'épouse le reflet instable de la lumière dans l'eau. Il a gagné force photons depuis que j'ai quitté les hauteurs en même temps que l'hiver. C'est mars. Le printemps éclate et je fais profil bas. C'est la descente. L'accomplir constitue un exploit pour les guerriers dans mon genre. En général, une fois parvenu en haut, on y reste. C'est la première fois que je m’en retourne. Ce sera sans doute la seule. Je ne sais pas ce qui m'attend en route, alors je la joue modeste. Je me faufile dans l'onde, j'évite les silures bavards aux barbillons fouineurs et à la peau fangeuse qui me dégoûtent, lascifs qu'ils sont, calés dans leurs postes de gué. Moi, je vais loin et je reviens de loin. Je repars vers les espaces heureux, perclus de mes blessures de bravoure, fatigué d'avoir combattu, usé d'avoir vaincu.
A qui appartient donc cette silhouette vive? Petit, tu me parais bien fluet. Vingt centimètres ? Je reconnais cette ligne d’arête et au-dessus, ces fines croix noires en forme de X. Tu es des nôtres. Je suis heureux de te voir, de faire route un moment avec quelqu'un de mon sang, de la grande famille des Salar. Ne t'inquiète pas. En cette saison, nous n'intéressons pas les bonnes tables des hommes. Profite, observe, hume cette eau verte,_ on la dit glauque _ , du grand fleuve qui nous ordonne d'un bout à l'autre de nos vies. Le beurre blanc, la sauce à l'oseille, c'est pour quand nous remontons, que nous revenons à la source et que les hommes nous prennent à la rivière et nous brandissent comme des trophées. Je mesure un bon mètre. L'été dernier, j'aurais pu les intéresser. Fourbu, maigre et meurtri comme je suis maintenant, je ne vaux rien. Habitués de nos coutumes, les hommes nous tendent leurs hameçons vers l’amont, pas vers l’aval.
Petit Salminio, te voir me met en joie. Ainsi donc, nous continuons. Nous nous perpétuons. Dans deux ans, ce seront mes rejetons qui passeront sous ces ponts édifiés par des mains humaines, frôleront tanches placides et gardons rieurs blottis sous les lentilles d'eau. J'ai dû franchir ces barrages érigés par les hommes qui nous privent de nos eaux de naissance, vers l’Allier et la Sioule. Ils essaient de se rattraper en nous aménageant des ascenseurs. Piètre rachat. Notre rareté les prive : de la gloriole de nous exhiber saisis gros et grands ; de notre chair lisse et moirée, mijotée dans ces plats longs comme nos corps et comme leur bras additionné de leur avant-bras qu'ils nommaient autrefois poissonnières. On y fondait et ramollissait sur une longue plaque de cuivre trouée sous laquelle l'eau bouillonnait sans empressement en léchant nos écailles. Autour de vastes tables drapées de nappes blanches, des hommes à moustaches, des hommes en frac, nous attendaient en buvant des coups et en parlant fort.
Nous sommes désormais si peu à gravir ces obstacles. Encore moins à les redescendre. Dévaler les ravins et les cascades comme je le fais aujourd’hui relève du miracle. A cheminer avec toi, il me semble que je nage près de mes enfants qui dorment encore là-haut dans les frayères. Salminio, tu vas te faire et je vais me refaire. Quand nous aurons atteint l'estuaire du grand fleuve de Loire, nous aurons pour nous l'océan et nous ferons bombance. Harengs à gogo, crevettes en pagaille. Fini la pauvre pitance d'eau douce ! Ce sera la belle vie. Un kilo de gagné chaque semaine, des écailles qui s'étalent comme des ardoises d'Anjou. Ah ! Deux ans de vagues atlantiques et de ce régime, et tu seras un athlète. Alors tu voudras remonter, tu quitteras le grand nord et les froidures d'Islande et tu retrouveras cette ligne d'eau verte où nous flânons ensemble.
Comme moi, tu seras devenu un Salmo, un Salmo Salar. Sur les bonnes tables des hommes ou sur les marchés où se vendent nos frères captifs, on nous traite de saumon. Mais Salmo Salar est notre nom, en majesté, celui dont nous fûmes dotés par un savant distingué, l’éminent Professeur Linné. Porte-le avec fierté. Maintenant, Salminio, je file. Ce sont les harengs. Je les sens. Ils ne sont qu'à huit-cents kilomètres. Ils m'appellent. Tu verras. Quand on a goûté de cette drogue-là, on ne demande qu'à replonger.
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