Salle d'attente

il y a
4 min
190
lectures
179
Finaliste
Jury
Image de 2020
Image de Très très courts
Rozenn s’agite sur son siège orange inconfortable.
Ce plastique est bien dur pour des malades, grogne-t-elle intérieurement. Pourtant, on devrait prendre soin de nous au lieu de nous torturer encore plus.
Elle consulte son téléphone, et soupire en vérifiant que les minutes ne défilent pas.
« Le docteur aura au moins 45 mn de retard, il a été retenu au bloc », lui a annoncé suavement la secrétaire d’accueil, sous-entendant visiblement que ce héros se consacrait à d’autres missions plus importantes que recevoir des patientes en visite de contrôle.
Elle attrape un magazine.
Un « Voici ». Image de couverture, François Hollande casqué, en scooter. Gros titre, les amours clandestines du président. Janvier 2014 ! Un « Auto-Moto » de 2016, et un « Challenges » hors d’âge, la couverture étant déchirée. Les magazines aussi sont en retard, et rien qu’à l’idée de combien de mains ont pu les empoigner, Rozenn frémit et les repose rapidement, écoeurée.
Elle reprend son téléphone, mais sent un regard insistant posé sur elle.
Levant la tête, elle avise la fameuse secrétaire botoxée qui lui montre du doigt une pancarte au mur « Prière d’éteindre vos téléphones portables ».
Misère.
Mais je ne vais pas téléphoner, je voudrais juste faire un Sudoku, ou un Solitaire.
Je ne vois pas qui je pourrais appeler, d’ailleurs. Parents décédés, mari parti avec une jeunette en pleine santé, enfants à l’étranger, un au Canada et l’autre en Chine, allez hop tout le monde fout le camp et débrouille toi.
Mes ex-collègues m’ont souhaité un prompt rétablissement avec une carte de Droopy, le personnage le plus crétin qu’il soit.
Les pensées défilent à toute allure. Ex-mari, ex-boulot, ex-collègues, quel grand ménage.
Une ex-copine a maladroitement tenté de la consoler du départ du fameux ex avec un « Tant qu’on a la santé » avant de bafouiller « euh pardon c’est une phrase toute faite ».
Eh oui, ON n’a pas non plus la santé.
Enfin ON n’en sait rien tant que ce héros médecin n’arrive pas pour me communiquer mes derniers résultats.

Rozenn s’ennuie dans la salle d’attente lugubre, et se reprend avant de penser qu’elle s’ennuie à mourir.
Pas l’intention de mourir, même d’ennui.
Une vieille dame entre dans la pièce, s’approche du guichet. La prétentieuse assistante médicale lui sourit vaguement et lui dit, extrêmement fort. « Allez-vous assoir Madame Rosa, ce n’est pas votre jour ».
Pas votre jour ? Rozenn a du mal comprendre, la blondasse a dû dire pas votre tour.
La gentille mamie vient s’asseoir juste à côté de Rozenn et lui fait un large sourire.
Elle est trop mignonne, on dirait une mamie de conte pour enfants, ou une habitante d’un village de Corse ou de Grèce dans les catalogues de voyage.
Des joues toutes rondes et roses, des cheveux blancs tirés en petit chignon bas, une robe noire et une grosse veste en laine, pas très gai comme tenue, mais, détail original, une grosse écharpe rose mousseuse, visiblement tricotée à la main, avec quelques mailles lâchées qui la rendent sympathique. Elle pose un grand cabas à ses pieds, et l’ouvre.
Elle sort deux clémentines, orangées comme les sièges années 70. Elle en tend une à Rozenn, et commence à éplucher l’autre, en laissant tomber les épluchures à terre, entre ses pieds et son cabas. Elle les pousse discrètement sous sa chaise, et Rozenn s’aperçoit que le panier les dissimule au regard de la sentinelle dans son mirador comptoir.
Ne pas pouffer de rire, la pétasse va nous regarder.
Rozenn commence à son tour à éplucher sa clémentine. Une odeur délicieuse d’agrumes envahit la pièce, ce qui attire l’attention de la garde-chiourme, mais au moment où elle ouvre la bouche pour faire une remarque, un jeune interne en blouse blanche déboule derrière elle. La secrétaire se trémousse et minaude, et en oublie les deux insolentes.

Rozenn se tourne vers la mamie, et la remercie. L’autre hoche la tête, et dans ses yeux, une telle compréhension que Rozenn se sent petite fille à nouveau, mangeant un quartier d’orange et une tranche de pain d’épices chez sa grand-mère.
Et les digues lâchent.
Rozenn se met à parler, à parler, à parler, à vider ce sac si lourd qu’elle porte depuis l’annonce de son cancer du sein, il y a trois ans, juste après la nouvelle vie annoncée de son mari.
Les angoisses, les nuits passées à tâter et retâter, les séances de rayons, les regards apitoyés des collègues, et pour finir un peu de chimio parce que quitte à se pourrir la vie, autant y aller à fond.
Rozenn soulève le bord de son turban pour montrer ses cheveux roux flamboyants qui repoussent, franchement mêlés de blanc, comme un pelage de zèbre croisé avec un orang-outan.
Aujourd’hui, résultats du bilan, et si tout va bien, on arrête là pour quelques mois, si tout va mal, on opère et on enlève, si tout va entre les deux, on continue.
Comme un jeu à la télé, Stop ou Encore.
Journée décisive. Rozenn ne peut s’empêcher de penser aux journalistes commentant Roland-Garros.
Point décisif pour gagner le match, balle de break.
La mémé hoche la tête. Rozenn raconte encore son travail de prof de tennis dans un club, et l’obligation d’arrêter parce que vomir sur le court, franchement, ce n’est pas acceptable.
Il va falloir penser à une reconversion ma brave dame. Mais sûrement pas secrétaire médicale, lâche-t-elle avec un regard en coin vers le comptoir où trône la reine des glaces.

La mamie continue à la regarder avec autant de bonté dans les yeux.
Elle sourit, tapote le genou de Rozenn, farfouille encore dans son cabas. Rozenn entrevoit dans le panier des aiguilles et des pelotes roses.
La vieille extirpe du tas une écharpe, tout aussi rose, mousseuse et vaporeuse que la sienne. Elle sourit encore, et sans un mot, la passe en collier autour du cou de Rozenn, puis recule, l’air satisfait.
Au moment où Rozenn sent que ses larmes vont venir détremper le tricot, la porte derrière le comptoir s’ouvre et le médecin apparait, l’air affairé, attrape un dossier sur le comptoir, appelle « Mme Leblanc s’il vous plaît ».
Rozenn se lève, l’écharpe pendouillante, ramasse son sac et dit au revoir à la vieille dame qui lui fait un petit geste de la main.
La visite se déroule en apesanteur.
Les résultats sont bons, Madame Leblanc, vous pouvez être fière de vous, Madame Leblanc, on arrête presque tous les traitements, on programme des examens dans un mois et trois mois, au revoir Madame Leblanc, Sylvie vous donnera votre prochain RV, vous lui dites juste un rendez-vous de suivi dans un mois et une ordonnance pour des radios de contrôle, elle saura quoi vous donner. Bonne journée Madame Leblanc.

Rozenn ressort, expédiée, quasi sonnée, passe au comptoir, fixe son RV, prend son ordonnance, puis se tourne vers la salle d’attente et voit que la mémé a disparu.
Elle demande à la secrétaire si la vieille dame est déjà passée.
La Sylvie peroxydée fait une moue de ses lèvres rouge féroce.
« Madame Rosa ? oh oui, elle vient de temps en temps faire un tour chez nous, elle passe par la cour depuis l’Ehpad, elle est inoffensive, mais complètement sourde et muette, un peu zinzin ».
Elle avise l’écharpe et prend un air envieux et frustré.
« Ah, vous en avez eu une ? C’est étrange, toutes les patientes à qui elle en donne une guérissent, ce doit être une écharpe magique, pour celles qui croient aux signes »
Elle siffle le mot « signes » comme une vipère, et ricane méchamment. « Enfin, je dis ça, je ne dis rien ».

Rozenn la regarde droit dans les yeux, et sourit en faisant mousser sa nouvelle écharpe autour de son cou.
« Eh bien, elle m’a porté chance à moi aussi, dommage que vous n’en ayez jamais eu ».
Elle jette un dernier coup d’œil à la salle d’attente, sourit en apercevant les épluchures sous les chaises, et part d’un pas léger, aérien, comme jamais depuis trois ans, en se promettant de passer à l’Ehpad avec des pelotes de laine mohair rose dimanche prochain.
179

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,