Salem

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" L'accent circonflexe est l'hirondelle de l'écriture." Jules Renard  [+]

Cette fois-ci, Jehanne s'était laissée convaincre. Ce soir, elle rejoindrait les sœurs.

A plusieurs reprises, Margaret Burrough était venue lui rendre visite, à la ferme. Son amie avait tant insisté. Et Jehanne se sentait si seule, depuis la perte de son cher Samuel. Ils s'étaient aimés si peu de temps, il était mort brutalement après leurs noces. Agé de trente ans seulement, Samuel était un homme fort, en pleine santé le matin même. Et le soir, au retour des champs, il était soudainement tombé dans sa soupe.

Jehanne ressentait l' absence de Samuel comme une amputation, jusqu'au fond de son ventre. Le corps de Jehanne criait son manque de Samuel. Certaines nuits, elle ne fermait pas l'œil, torturée par le désir inassouvi de son homme absent. Au matin, ses yeux brillaient trop fort quand elle traversait le village, son panier de linge sous le bras, pour se rendre au lavoir.

Les femmes se taisaient à son arrivée. Elles baissaient la tête, évitaient de la regarder et frottaient de plus belle, leurs bras dénudés tordant les draps souillés .Elles chuchotaient entre elles quand Jehanne repartait. Son panier de linge mouillé en équilibre sur la hanche ne contenait que des vêtements féminins. Pas de culotte d'homme dans ce panier, ni de lange d'enfant. La démarche de Jehanne ainsi alourdie et balancée laissait trainer sur elle les regards des hommes, et la jeune veuve se pressait de rentrer chez elle.

Jehanne n'avait plus de mari, alors elle se négligeait. Elle ne tressait plus ses longs cheveux, qui flamboyaient librement dans son dos jusqu'à ses reins cambrés. Elle n'avait pas remplacé le cordon de serrage cassé de son corsage et sa gorge blanche gonflait le tissu. Seule le soir, Jehanne se dénudait devant son miroir et ses doigts couraient sur sa peau blanche, revisitant l'intimité qu'elle avait offerte à Samuel pendant si peu de temps.

A la nuit tombée, Jehanne ferma à clef la porte de sa maison et partit. Comme une ombre, elle se glissa dans les ruelles du village, évitant les fenêtres où brillait encore une chandelle. Elle dépassa la mairie, contourna l'église et s'engagea dans le chemin qui longeait le cimetière. Après, c'était la lande, juste éclairée par la lune , pleine et ronde ce soir-là.

Jehanne marchait vite, les jambes griffées par la bruyère. Elle distingua bientôt au loin sa destination : le cromlech de Bathy Hill.

Devant et derrière elle, des silhouettes de femmes se pressaient dans la même direction .

A son arrivée devant les pierres levées, elle fut saisie par le spectacle qui s'offrait à ses yeux : Les femmes avaient allumé de petits feux, disposés de manière circulaire autour de l'enceinte de mégalithes. Chacune s'était dévêtue et attendait, debout, le visage tourné vers le ciel.

Jehanne reconnut Agatha Shipton, la femme du bedeau. Et aussi Rosalind Blight, l'accoucheuse. La femme du forgeron, celle du charron, la tisserande et sa fille... Elles étaient toutes là, les femmes du lavoir, scrutant la nuit, dans l'attente.

Margaret vint au-devant d'elle. Sans un mot, elle la déshabilla avec délicatesse et la dirigea à côté d'un petit feu.

Puis, un grondement de plus en plus fort fut émis par les gorges des femmes. Simple murmure au début, il devint bientôt d'une insoutenable puissance, qui fit trembler les corps, la terre et les pierres géantes. Les loups de la forêt voisine hurlèrent à la mort et se réfugièrent au fond des grottes.

Alors, Il fut là. Au milieu d'elles. Au centre du cercle des pierres et des femmes. Gagnées par l'égarement et la perversion, les femmes se mirent à danser une danse effrayante, venue du fond des âges, qui tordait les corps et embrasait les esprits.

Dévorée par le désir, Jehanne s'avança au centre du cromlech. Les autres femmes s'immobilisèrent brusquement. La danse de Jehanne devint obscène. Possédée par l'envie de son homme, Jehanne se cambrait, s'offrait, se soumettait. Les femmes avaient repris leur chant guttural, donnant un rythme indécent au corps de Jehanne. La jeune femme s'accouplait avec le malin, telle une louve, ne cessant de mordre.

Lorsque les premières lueurs pâles de l'aube commencèrent à éclairer la lande, Jehanne ouvrit les yeux. Elle était nue, couchée dans la bruyère.  Autour d'elle, les petits feux étaient éteints et seules quelques fumerolles brillaient encore dans la nuit qui finissait. Les autres femmes étaient parties.

Jehanne se releva. Son corps était douloureux mais apaisé, elle se rhabilla et quitta le cromlech . A l'entrée du village, la tisserande et sa fille la saluèrent. Jehanne rentra chez elle, se lava, et tressa ses cheveux. Elle prit son panier de linge et se rendit au lavoir. A son arrivée, les femmes se resserrèrent un peu entre elles pour accueillir Jehanne au bord de la pierre inclinée vers l'eau froide. Les battoirs à linge reprirent leur fracas , couvrant les conversations des femmes de Salem.

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Joëlle Brethes · il y a
Quelle atmosphère !
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Mome de Meuse · il y a
Un beau récit haletant . J'ai beaucoup aimé l'atmosphère et le ton tout en retenue.
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christine A · il y a
Merci beaucoup!

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