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La vieille Dorothy Navel-Late nous avait appelés et on s’était pointés chez elle dans l’heure qui avait suivi.
L’œil larmoyant mais très digne, elle nous avait confié que son unique petite-fille, Clémentine, n’était pas rentrée la veille au soir de son cours de yoga. La jeune fille n’avait pas laissé de message ni appelé, ce qui n’était pas dans ses habitudes.
Harry, avec son manque de tact habituel, avait annoncé d’une voix atone le montant de nos honoraires. J’avais essayé de rattraper le coup en égrenant les enquêtes que nous avions résolues. Pour faire bon poids, j’en avais même inventé quelques unes sous le regard ironique d’Harry.
La vieille Navel-Late n’avait pas laissé paraître son agacement et avait signé un chèque en blanc, ce qui avait cloué le bec de mon partenaire.
Je lui avais demandé l’adresse du cours de yoga.

Le bâtiment était sombre et glacial. Je relevai le col de mon trench-coat et sonnai à la porte.
— Je n’aime pas ça, grinça Harry en sortant une flasque de la poche intérieure de son imper. Il s’enfila une gorgée de whisky d’un geste désinvolte, très élégant.
J’avais beau insister, le doigt vissé sur la sonnette, personne ne venait ouvrir.
— Cassons-nous d’ici, dit Harry d’une voix pâteuse.
— On va faire le trajet à pied, jusque chez la vieille Navel-Late, répondis-je. Avec un peu de chance, on trouvera des indices.
— Ouais. Avec un peu de chance, on trouvera des merdes de chien, des paquets de cigarettes froissés et des kleenex usagés, marmonna Harry.
Mon partenaire n’avait pas la forme ces temps-ci. Il vieillissait mal, ça se voyait.
Ce fut pourtant lui qui tomba dessus.
J’enfilai un gant et ramassai la chose. Une sueur froide inonda mon dos.
— Putain... fut la seule parole que je réussis à prononcer.
Harry m’appela. D’une main fataliste, il me désigna plusieurs endroits puis enfouit ses poings dans les poches de son imper, la mâchoire contractée.
Je savais ce que j’allais trouver. Je me forçai à avancer le cœur au bord des lèvres et ramassai un autre lambeau de peau.
— Ce salaud a écorché vive la tendre Clémentine, sifflai-je en proie à une rage soudaine.
Harry se tenait à mes côtés. Il se baissa, passa son doigt dans la flaque qui s’étalait à nos pieds et le lécha. Ça m’écœura, il me regarda penaud.
— C’est frais, dit-il. Cet enfoiré ne doit pas être loin.
Nous redoublâmes de prudence.
Les lambeaux se succédaient, l’infâme ravisseur n’avait même pas pris la peine de les cacher.
— Classique, maugréa Harry, ce foutu sentiment de toute puissance qui leur fait commettre les pires atrocités.
— Mais qui se révèle aussi être leur point faible, ajoutai-je en suivant la piste aussi facilement que si elle avait été balisée.
Cela nous mena à un hangar fraîchement repeint. J’avisai une barre de fer au milieu d’un amas de ferraille. Nous contournâmes le bâtiment et je fis sauter quelques planches afin de pouvoir nous glisser à l’intérieur.
Le corps de Clémentine gisait sur le plancher, découpée en petits morceaux.
Je vomis aussitôt mon jambon-beurre de midi avant de tressaillir sous la poigne d’Harry. Il broyait mon bras et je me tournai vers lui, prêt à lui hurler de me lâcher mais l’expression de son visage me figea net. Il regardait derrière moi et, livide, je me retournai lentement.
Dans une grande vasque à sacrifice transparente, d’innombrables corps démembrés s’entassaient pêle-mêle.
D’un commun accord, nous décampâmes sans demander notre reste. Mettre la plus grande distance possible entre ce psychopathe et nous était devenu notre priorité absolue.

La grosse Navel-Late me faisait pitié. Sa peau d’orange empirait et ça se voyait qu’elle commençait à pourrir à certains endroits.
— Votre petite-fille s’est enfuie avec son amoureux, lui mentis-je.
— Ça doit être cette poire de Williams, dit-elle d’un ton méprisant.
J’acquiesçai de la tête et nous la laissâmes avec ce pieux mensonge.

Cette histoire avait quand même ébranlé cette pauvre carotte d’Harry. Ses fanes pendouillaient tristement autour de sa tête. Il avait besoin de vitamines, c’était évident.
Je connaissais une fille qui bossait dans un centre de remise en forme au bord de l’océan. Je composai son numéro.
— Allô, mon chou ?
Je réservai pour Harry une séance de cryogénisation afin de ralentir son vieillissement.
— Nous avons bien mérité un peu de repos, lui dis-je.
Après son départ, je sortis ma boîte métallique et me fis un shoot d’oligo-aliments.
C’est bon pour les navets, m’avait-on dit.

PRIX

Image de Printemps 2017
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Dimaria Gbénou · il y a
Bien beau ce texte. Bravo. Je vous invite à lire mon œuvre " ACHOU ".
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Lyriciste Nwar · il y a
Une belle histoire
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Benjamin Sibille · il y a
très bien trouvé
une histoire qui donne la patate et grande maîtrise dans l'écriture
si vous voulez passer à l'occasion pour du tragique sans tragédie https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-dernier-discours-dun-condamne?all-comments=1&update_notif=1546631469#fos_comment_3199345

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Bennaceur Limouri · il y a
Un récit si bien fait qu'il vous colle aux yeux et vous invite à le finir malgré cet amas de cadavres démembrés. Mes 5 voix
Mon haiku en compétition sollicite votre soutien. Voici le lien et merci d’avance :
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-orage-s-enrage

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Guilhaine Chambon · il y a
Une bien belle découverte. Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Belle journée
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Eric Aspard · il y a
Mais qui donc a dit qu'il en fallait cinq par jour ? D'où ça sort cette propagande ? Tuer cinq carottes encore je m'en sent capable, mais je le ferai discrètement, sans rien rajouter d'autre.
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Caroli · il y a
bravo ! dans le style légumes, vous excellez (si je puis me permettre), de l'humour aux petits oignons qui mérite de remonter dans le classement
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/starflex

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Yves Le Gouelan · il y a
Un texte aux petits oignons...
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Loicdesmet · il y a
Les carottes sont cuites. Texte assez marrant au final. Mon vote. Allez jeter un oeil à mon profil et piochez ce qui vous plaira. Bonne après midi à vous.
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JACB · il y a
Déjanté mais très sympa à lire!Vous êtes végétarien? mon vote avec plaisir!
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