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Donald Ghautier

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En compétition

Bruno agitait la tête pour accompagner la musique métallique de son groupe préféré. Bon Scott, le chanteur emblématique de la formation australienne était mort depuis presque quarante ans ; ses inconditionnels ne se reconnaissaient plus dans la suite donnée à l’aventure artistique par les membres survivants. L’époque des années quatre-vingt, synonymes de liberté nouvelle et de fréquences libres pour les adolescents français, semblait désormais révolue. Lui-même avait fini par endosser le costume de ses parents, coupé ses cheveux et poussé les études supérieures jusqu’à obtenir un diplôme d’éducateur social. Depuis, il officiait à Saint-Étienne dans des zones d’éducation prioritaires, à s’occuper de cas sociaux et de délinquants juvéniles. Il amenait ces jeunes défavorisés à des spectacles alternatifs, à des matchs de football ou dans les musées. Il croyait dur comme fer à la réinsertion sociale. En cela, il était resté un pur.

Romain, son fils cadet, entra dans le garage à ce moment-là. Consterné, il regarda son père jouer de la guitare électrique avec ses mains en guise d’instrument, au lieu de réparer la tondeuse à gazon comme il le promettait depuis des semaines.
— Bonjour Papa ! Maman m’a dit que je pouvais emprunter les outils de jardinage. Je viens les récupérer.
— Salut Romain ! Pas de problème. Je n’en ai pas besoin pour l’instant.
— Merci, je ne te dérange pas plus longtemps.

Bruno regarda son fils puis éteignit son lecteur de disque compact. « Qu’ai-je pu rater avec cet enfant pour qu’il soit aussi distant avec moi ? » se demanda-t-il.
— Reste un peu et discutons. Je n’ai pas souvent l’occasion de te voir, mon fils. Comment va ta fiancée américaine ? Se plait-elle en France ?
— Je n’ai pas beaucoup de temps, Papa.
— Allez, cinq minutes ne vont pas changer le cours de ta vie.

Romain soupira puis donna quelques informations à son père. Bridget, sa compagne, s’ennuyait ferme à Lyon, une ville trop petite à son goût. Elle s’occupait de son mieux au sein de la communauté des expatriés américains, en attendant que Romain obtienne un poste en or à Chicago, au sein de la holding financière de son employeur.
— As-tu le temps de voir ta sœur ? Tu sais que ta mère rêve d’une famille parfaite, que ses enfants se voient, au lieu de s’ignorer comme vous le faites depuis trop longtemps.

Bruno posait la question sans trop d’illusions. Sandrine, sa fille ainée, représentait l’antithèse de Romain. Elle avait choisi une carrière artistique, était passée par des périodes variées, de l’école des gothiques aux amateurs du spleen « grunge » sans jamais rentrer dans le système en vigueur. Elle n’avait jamais adhéré au carriérisme de son frère, encouragé par une mère à la progression fulgurante. En cela, elle tenait de son père.

Romain allait répondre par une de ses formules toutes faites, construites à l’intention de ses parents, quand Corinne, sa mère, fit irruption dans le garage. Il en profita pour changer de sujet et demander à sa mère comment se déroulait sa nouvelle carrière politique dans ce parti centriste où marcher était devenu un leitmotiv social. Sa manœuvre de diversion fonctionna à merveille, générant un début de controverse entre les deux époux si éloignés l’un de l’autre sur les sujets de société. Après quelques minutes, le jeune homme invoqua une course avec Bridget pour accélérer le tempo. Il prit les outils de jardinage puis embrassa ses parents pour finalement repartir en direction de Lyon, retrouver sa belle Américaine. Corinne en profita pour s’éclipser à son tour, prétextant un agenda surchargé.

Bruno se retrouva de nouveau seul dans le garage ; il remit la musique plus fort qu’avant l’arrivée de son fils. Il avait désormais envie de pleurer. Sa fille lui manquait, son fils l’ignorait, sa femme le considérait comme la portion congrue de sa vie familiale. « Que sont devenues nos belles années où nos différences nous embrasaient ? » se dit-il amèrement. Il enviait à présent son idole passée, ce chanteur australien appelé Bon Scott, un génie qui avait composé une chanson évoquant une autoroute de l’Enfer pour la jeunesse éternelle et la terre promise, où jamais personne ne pouvait l’arrêter ou lui interdire de vivre à cent à l’heure. Lui n’avait pas à s’occuper de la tondeuse à gazon, à supporter le regard méprisant de son fils ou à concéder à la vision bourgeoise de son épouse. « Il roule à fond la caisse sur l’autoroute de l’Enfer loin de ce monde sans couleurs. » conclut Bruno. Sur ces dernières paroles pleines de sagesse, il commença à démonter ce symbole vibrant de l’industrie stéphanoise que ses voisins utilisaient généralement pour égaliser la pelouse et dont il se servait comme excuse pour écouter sa musique favorite sans jugement ni compromission.

PRIX

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En compétition

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RAC · il y a
Faute de Harley, y'a une tondeuse à démonter... et à la TNT !
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Donald Ghautier · il y a
Merci RAC
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Plumette .P · il y a
Je me sens proche de Bruno ! Resté fidèle à sa jeunesse, étonné d'avoir pu engendrer un Romain !
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Donald Ghautier · il y a
Merci Plumette
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Laurence Delsaux · il y a
Une boucle de pensées ordinaires, une question existentielle pour la titiller et le quotidien reprend son cours, coincé between heaven and hell. Heureusement, il y a la musique ! J'ai un peu pensé à l'univers de Frank Margerin, vous connaissez?
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Donald Ghautier · il y a
Il y a un peu de Margerin, oui, je crois, car il a aussi peuplé ma jeunesse adolescente avec ses rockers un tantinet losers.
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M. Iraje · il y a
Et pourtant, à Saint Étienne, l'herbe est toujours plus verte ... !
( J'ai cherché ta nouvelle sur le chanteur défenestré, en pensant qu'il s'agissait d'une suite. Mais il (ou elle) a dû s'envoler ☺☺☺)

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Donald Ghautier · il y a
Merci nounours poète.
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Pierre alias Pierrotdu84 · il y a
A bas les tondeuses à gazon...!
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Paul Thery · il y a
Comme disait Bon Scott, le grand penseur disparu: "Dog eat dog"
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Donald Ghautier · il y a
Et Marylin Manson disait "God eat God".
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Loodmer · il y a
Une vie à se faire sauter le caisson. Il est quand même entouré de la crème des cons
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Donald Ghautier · il y a
Merci Loodmer
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Norsk · il y a
J'aime beaucoup le ton, la simplicité et la justesse de ce récit !
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Donald Ghautier · il y a
Merci Norsk
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Marcheur · il y a
Quand Voltaire a écrit "Il faut cultiver notre jardin", je ne sais s'il a envisagé ce cas de figure! En tous cas, bravo pour votre texte et son humour parfaitement dosé à mon goût.
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Donald Ghautier · il y a
Merci Marcheur
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jusyfa *** · il y a
mes bravos et mon soutien, *****
Julien.

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Donald Ghautier · il y a
Merci Julien
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