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Dan Mézenc

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C’est Georges qui m’a raconté la fin de l’histoire. Mon frère, il était là-bas avec toi. Et c’est maintenant que j’en ai plus pour longtemps, qu’il m’a tout dit, les horreurs et comment tout cela s’est terminé. Tout ce que l’on ne dit pas. Tout ce que vous m’avez caché parce qu’il ne fallait pas que je sache, que c’était mieux de ne pas me faire trop souffrir. Mais pourquoi ? Pourquoi je n’avais pas le droit de savoir la vérité ? Je n’avais le droit de savoir comment tu étais parti, toi qui rêvais tant de ce voyage ? On était à peine fiancés et tu es parti. Tu as toujours voulu partir. Tu disais qu’on habitait dans un trou. Mais les temps avaient changé. Les grands anciens étaient presque tous morts. Il n’y avait plus d’empire colonial à découvrir ni même à cartographier. Plus d’enchantement possible de côté-là. On savait tout, tout était dans les livres, dans les atlas. Tu étais né cent ans trop tard. Tu te voyais en René Caillé découvrant Tombouctou, en Francis Garnier remontant le Mékong. Alors tu étais heureux quand tu as pu partir. Tu m'as laissée seule, à la ferme, entre les vieux, les champs et le bétail. C'est vrai que je rêvais de mieux quand on s'est fiancés en mars 1959. Et j'y suis restée à la ferme et je vais y crever maintenant. Et je ne t'ai jamais revu, on avait vingt ans. Tu sautais de joie quand tu as été appelé. L’Algérie Française, c'était l'empire, c'était ton rêve. Tu as fait ta valise, pris le premier train et tu étais à Marseille sans un mot pour moi, juste un sourire, tu es parti comme cela parce que le monde est grand et que l'on peut être amoureux dans un petit coin de terre de l'Auvergne et vouloir tout prendre, les mers et les continents, les déserts et les forêts. Tu voulais tout prendre. Je n'ai jamais su qui avait bien pu te mettre cela en tête. Tu disais qu'après l'Algérie, tu irais à Madagascar ou au Congo. Moi, je ne comprenais pas, je ne savais même pas où étaient ces pays, pourquoi aller là-bas, alors que la vie ici était si douce. Les choses s’amélioraient bien, la guerre, l'autre était bien loin, c'était l'histoire des parents, eux en avaient souffert, mais nous on avait un beau futur devant nous. Mais l'armée vous a avalés, toi et Georges, vous étiez conscrits, même train, même bateau, mêmes parties de belote, mêmes histoires que l'on se raconte fort pour garder le moral, une même histoire pour vous deux sauf la fin. Et pourtant, il ne t'aimait pas Georges, mais il était quand même content que vous partiez ensemble. Il ne t'aimait pas parce que tout semblait te réussir, tu rayonnais, on t'écoutait et lui était jaloux de ta beauté, de ton succès, lui qui ruminait ses échecs, qui s’enfonçait dans l’envie. Et c'est lui qui est revenu et maintenant il m'a avoué la fin. Un fois à Alger, on vous a expédiés dans une caserne à l’est dans un village dont j’ai oublié le nom. Il ne se passait rien, de temps à autre quelques coups de canon, très loin, à peine perceptibles. Et même dans cet ennui, dans cette attente immobile, tu rayonnais et Georges était jaloux. Puis on a fait appel aux volontaires pour une mission difficile et là, tu n’as pas hésité et tu es parti pour un régiment de commandos et il t'a suivi parce qu’il ne pouvait plus exister sans toi. Tu le tenais ton grand voyage, tu allais barouder dans le djebel, sillonner les dunes du Sahara, tu te voyais grimper sur un dromadaire comme un Lawrence d'Arabie scrutant l'horizon du haut de sa monture. Tu rêvais de voyage et d'aventure et tu n'as eu que les longues heures d'attente dans une caserne pourrie à Saïda avec sa cour pleine de jeeps, de blindés et de camions bâchés, pleine de couleurs que l’on monte et que l’on descend avec le jour, pleine d’ordres et de contrordres aboyés à pleine gueule, pleine de la camaraderie grasse des hommes de combats, de ceux qui savent que peut-être demain tu seras mort et qui trouvent cela normal. Et puis il y a eu les coups de tabac sous le soleil sauvage, les accrochages de plus en plus nombreux avec les Arabes. Tu étais toujours le premier à partir au combat, toujours le plus audacieux, tu as pris du galon, tu étais chef d’escadron avec Georges, timoré, que tu engueulais, dans tes troupes. Et cela Georges, il ne n’a pas supporté. Vous avez tenu trois mois ainsi jusqu’au matin du 13 juin 1960 où ils t’ont retrouvé, égorgé, l’appareil génital enfoncé dans ce trou béant, du sang partout.

Je suis allée à Saïda. Moi aussi je l’ai fait mon voyage, mon grand voyage, moi qui n’avais jamais dépassé Clermont. Avec Georges, on a pris le train jusqu’à Paris, à peine aperçu la Tour Eiffel, puis les immeubles moches des banlieues. Et puis, l’avion jusqu’à Alger et une voiture que Georges a louée jusqu’à Saïda. Lorsque l’on est arrivé, Georges était perdu. Il ne reconnaissait rien, tout avait changé. Il n’avait pas imaginé qu’en cinquante ans ce pays ait pu changer autant. C’était plein d’enfants, plein d'odeurs, de voitures, de bicoques mal construites et d’immeubles sales. Il n’a rien retrouvé, la caserne avait été démolie. On ne devrait jamais revenir sur ses pas. Alors on a fait un bout de route vers le Maroc, dans la montagne. Après une trentaine de kilomètres, Georges s’est arrêté. Il m’a dit : c’est là, c’est là que cela s’est passé. Mais je suis sûre qu’il ne savait plus, qu’il s’était arrêté car il fallait qu’il me parle, qu’il avoue. C'est là que je l'ai tué ! Je n'en pouvais plus alors je l'ai tué, à la façon des fellagas. On était partis en reconnaissance de nuit tous les deux. Ils m'ont cru. Il y en avait tellement qui y passaient comme cela ! Il n'y a pas eu d'enquête, juste de terribles représailles.

PRIX

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