Sacré Papy

il y a
3 min
356
lectures
31
Qualifié

J'ai toujours aimé lire. Je suis addict depuis l'âge de 7-8 ans... Puis, avec les années, j'ai découvert qu'écrire procurait aussi bien du bonheur. Oh je me sens bien modeste, n'ayant pas de don  [+]

Image de Eté 2016
Le réveil vient de sonner. 6h du matin... Février... pleine nuit noire encore. Je me lève. Mon mari me suit de quelques secondes. Nous devons nous préparer pour partir au travail, chacun de notre côté. Je descends doucement l’escalier en chêne qui mène à la cuisine, en bas. Pas un bruit dans la maison, chacun va s’éveiller peu à peu (nos trois grands enfants, ma belle-mère parmi nous pour quelques mois et mon père, qu’on a voulu garder la veille, car fiévreux).
Tiens ? Il fait froid au rez-de-chaussée... Comment ça se fait ? Ferait-il si froid dehors ?
J’avance dans le couloir. Le froid s’accentue. La porte de la chambre où a dormi mon père de quatre-vingt-dix ans est ouverte. Oh ! Les rideaux de la fenêtre volent à tout-va ! La fenêtre est ouverte ! Qu’est-ce qui se passe ? Le lit est vide : pas de Papy !
Je regarde rapidement dans les autres pièces : la salle d’eau, la cuisine, le salon. Pas de Papy ! J’ai le vif sentiment qu’on me l’a volé, on m’a volé mon père ! J’appelle mon mari resté encore là-haut : « Papy, il est plus là ! Regarde la fenêtre ! Il est où ? Mais il est où ?! »
Ses chaussons sont par terre, au bas du lit. Sa canne est posée là où il l’a laissée. Il est parti de son lit tel quel, un pull léger sous son pyjama, en chaussettes, sans sa canne.
On voit que les poubelles devant la fenêtre sont toujours là. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Il est où mon père ? Mon père qui ressemble à un père Noël, mon père qui est si gentil, qui dit toujours de nous, ses quatre enfants « J’ai des bons enfants » et « vous vous occupez bien de moi », mon père qui aime bien son petit verre d’apéritif le dimanche et qui fait toujours du vélo à quatre-vingt-dix ans. Il est où ? Je suis désorientée, ne sais pas quoi faire en premier. Nos enfants arrivent, ma belle-mère aussi, nous déambulons à travers la maison, à essayer de réfléchir, mais impossible de réfléchir pour moi de façon sensée, les idées, les émotions s’entrechoquent, c’est trop bizarre.
Les enfants raisonnent avec plus de logique que nous : « Il est vieux, il n’a pas pu aller bien loin ! C’est pas possible qu’il soit allé loin ! Réfléchissez, sa canne est encore là. »
C’est vrai, ils ont raison. Réfléchissons avec calme. D’abord, appeler la Police, pour ne pas perdre de temps : « Oui, mon père n’est plus dans sa chambre, la fenêtre est ouverte, oui, il est vieux, il marche avec une canne normalement », « la couleur des cheveux, blanc bien sûr, de quelle couleur voulez-vous qu’ils soient ! un monsieur de quatre-vingt-dix ans ! », « dépêchez-vous, arrêtez de me poser toutes ces questions idiotes ! », « Merci, on vous attend ! ».
La police arrive, re-explications à la va-vite. Ils repartent doucement en voiture sillonner les rues. Pendant ce temps, mes enfants ratissent de leur côté, à pied, les pavillons avoisinants.
Tout à coup, on entend notre plus jeune crier : « Je l’ai trouvé ! il est là ! »
Mon père se trouve dans le jardin des voisins, à l’arrière de la maison. Mon mari et notre fils le ramènent comme ils peuvent, éberlué, perdu, en chaussettes, demandant « mais qu’est-ce que vous faîtes, qu’est-ce qu’il se passe ? », tout en tremblant, transi de froid.
Vite, allumer la cheminée, rapprocher la chaise du foyer, l’habiller chaudement, lui changer les chaussettes complètement trempées par la rosée du matin, « nous habitons à côté de la forêt ! Pensez... l’humidité... même pour faire sécher mon linge, j’ai du mal... ». Je n’y crois encore pas... Par contre, entendre mon père parler me rassure, plus que tout.
Les policiers s’en vont, un peu interloqués et amusés de la fugue du Papy. Entre-temps, les pompiers que nous avions appelés arrivent.
Et voilà le Papy qu’ils couvrent d’une couverture de survie et qu’ils embarquent dans leur camion. Je m’habille vite fait, prend mon sac, mon téléphone et hop, en route pour l’hôpital, à les suivre.
Toute la journée, je reste à ses côtés, le temps qu’ils lui fassent remonter sa température descendue à un petit trente-cinq degré et qu’ils lui diagnostiquent une clavicule cassée. Mon pauvre Papy... et toujours à sourire quand je lui recouvre ses pieds encore froids, à lui poser toujours la même question : « ça va Papy ? » et lui, de répondre : « oui, merci ma poule ».
Pour passer aux explications : comme toutes les personnes âgées, il a voulu, à l’aube, se lever et aller aux WC. Désorienté par rapport à la chambre de sa maison, au lieu de quitter la chambre vers la droite, il s’est tourné vers la gauche, a rencontré l’obstacle du bureau, a grimpé dessus, a ouvert la fenêtre, escaladé les deux grandes poubelles du dehors, a passé le portillon en bois, escaladé la barrière en bois du voisin, s’est retrouvé dans leur jardin de derrière et est resté, allongé sur la pelouse humide, les pieds dépassant sur la terrasse. Combien de temps est-il resté ? Environ une heure trente (ma belle-mère avait entendu du bruit vers cinq heures).
Il a dû se casser la clavicule en tombant, soit en enjambant les poubelles, soit en enjambant la barrière des voisins qui, eux, n’ont rien entendu.
Sacré Papy qui s’est fait le mur comme un adolescent. Faut dire qu’il avait de l’expérience. Malgré nos remarques, il s’évertuait à cueillir les noix de son noyer grimpé sur son échelle et il remontait toujours son carillon mural, en équilibre sur le tabouret de la cuisine.
Il s’est éteint tranquillement en maison de retraite à cent-deux ans et quatre mois, avec nous à ses côtés.

31

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Numéro cinq

Céline Lledo

Il ne marche pas très bien cet ascenseur. Je préfère attendre quelques minutes de plus. Je suis crevé, ça m'achève d’escalader toutes ces marches.
Ça pue toujours dans l'ascenseur. Un... [+]