Sacré cœur

il y a
4 min
142
lectures
83
Qualifié

https://www.jessicadarmon.wordpress.com  [+]

L'amour fait parfois faire des choses insensées.


La chaleur écrasante ralentissait sa progression. Elle mit sa main en visière pour protéger ses yeux des rayons aveuglants du soleil. Elle avait beau avoir pratiqué ce chemin des centaines de fois, par tous les temps, elle ne s’habituerait jamais à la montée des marches en plein été. Surtout quand le poids de la canicule qui sévissait depuis quelques jours la clouait ainsi au sol.

Au loin, la pollution parisienne troublait l’horizon, comme un mirage en plein milieu du désert. Enfin, du moins, c’est ce qu'elle imaginait. Elle n’avait jamais quitté la capitale. Dès sa majorité, elle avait abandonné sa mère et sa banlieue oppressantes pour s’installer dans le quartier de ses rêves, Montmartre. Immédiatement tombée amoureuse de sa petite chambre sous les toits à la vue imprenable sur le Sacré Cœur, elle n’osait cependant avouer à personne à quel point son quartier l’horripilait depuis quelques temps. Alors qu'elle grimpait les escaliers, une odeur écœurante lui traversa les narines et la fit vérifier sous ses semelles si elle n’avait pas marché par inadvertance dans un excrément animal (ou humain, rien d’impossible puisqu’elle vivait à Paris). N'y décelant rien de suspect, elle regarda autour d’elle et aperçut un groupe de pigeons en train de picorer les restes d’un rat crevé. Charmant.

Voutée sous le poids des regrets, de la déception et de la torpeur de cette fin de journée, elle reconnaissait que sa vie actuelle ne la comblait plus. Les allers-retours éreintants jusqu’au salon de tatouage où elle travaillait, les journées uniquement remplies par l’ennui et les nouveaux hipsters bourgeois qui venaient se faire dessiner des dragons sur le cou, les soirées en solitaire dans son minuscule studio dans lequel elle entendait jusqu’aux éternuements des voisins... Parfois, elle hurlait dans un oreiller pour étouffer sa douleur. Souvent, elle ingurgitait des litres de vins en fumant par la fenêtre entrouverte et en ressassant ses échecs.

Ce matin, elle avait retrouvé un de ses caleçons oublié sous le lit. Les larmes lui étaient immédiatement montées aux yeux en même temps que les souvenirs en mémoire. Tout était différent lorsqu’il était là. Depuis leur rencontre un soir de cuite où il avait décidé sans réfléchir de se faire tatouer un serpent sinueux au creux de l’épaule, elle était folle de lui. Pour la première fois de sa vie, elle découvrait ce qu’était un amour passionnel. Tout avait une saveur différente, particulière. Les fous rires qu’ils avaient eu ensemble flottaient en permanence dans l’air, les trottoirs gris revêtaient leurs habits de lumière, et elle avait envie de sourire à tous les passants qui croisaient sa route.

Il était tout pour elle. La première chose à laquelle elle pensait en se réveillant, et la dernière image qu’elle gardait en tête en s’endormant.

Elle ne savait pas si cette passion aurait perduré. Peut-être auraient-ils fini par se détester, se disputer au milieu des cris de leurs potentiels futurs enfants, se jeter des assiettes à la figure. Peut être que comme tous les couples, leur désir aurait fini par s’amenuiser et qu’en se couchant dans leur lit commun ils se tourneraient volontairement le dos. Mais elle ne saurait jamais rien de tout cela, puisqu’il avait tout gâché.

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils avaient envie de faire la fête dans une ville où la fête est permanente. Paris était faite pour la fête. Une multitude de bars, de l’alcool partout en profusion, de la musique, et d’autres jeunes corps et esprits déchaînés pour les accompagner.

Si seulement l'Autre n'avait pas mis ses nichons sous son nez. Si seulement il ne les avait pas regardés. Qu’est-ce qu’elle avait eu de mieux qu’elle ? Des seins plus gros ? Des fesses plus fermes ? Des lèvres plus pulpeuses ? Non, aurait dit sa mère, elle avait seulement été là, fraiche, prête à être cueillie, et les hommes n'avaient jamais assez de fleurs dans leur vase. Faibles, gourmands, ingrats.

Elle avait cru qu’il était différent des autres. Elle pensait que leur amour était différent.

Et voilà que désormais sa vie n'avait plus aucun sens. Parce qu’il ne lui avait pas seulement tout donné, il lui avait aussi tout repris.

Essoufflée, elle dépassa un couple qui s’embrassait en riant tout en essayant de se prendre en photo. Un des inconvénients d’habiter dans le quartier le plus romantique de Paris. Il fallait supporter en permanence les couples fiers de leur amour et avides de le mettre à l’épreuve des clichés à la vue de tous les passants. A peine un peu plus loin, une mère au bord de la crise de nerfs en train de s’éventer à l’aide d’une couche pour bébé lui demanda de l’aide pour porter sa poussette en haut des marches. Elle soupira intérieurement. Pourquoi fallait-il qu’on lui demande à elle ? C’était à peine si elle avait la force de se porter elle-même. Elle se retourna vers le couple bien trop occupé pour se soucier de la situation. Résignée, elle attrapa un bord de la poussette et gravit avec difficulté l’escalier. Elle sentit sa sueur couler le long de sa colonne vertébrale. Que donnait cette mère à manger à son enfant pour qu'il pèse aussi lourd ? A moins que la poussette ne fût en plomb...

Enfin, les jambes meurtries par son ascension et la bouche asséchée par la déshydratation, elle arriva au pied de son immeuble. Elle dut dégager la voie bloquée par une trottinette électrique en libre service laissée en plein milieu du passage. Encore un concept qu'elle n'arrivait pas à intégrer. En conséquence directe de l’effort, sa fine robe trempée de transpiration s’accrocha à sa peau. Pas une once de son corps n’était épargnée par la chaleur. Mais le pire l’attendait. A l'intérieur, il lui restait encore à monter ses six étages sans ascenseur. Pour enfin atterrir dans une pièce digne d’un sauna, confinée et surchauffée par l’ardoise des toits de sa chère et tendre ville d’adoption.

Porte d'entrée poussée, celle du frigo ouverte, elle remarqua avec dépit qu’elle n’avait rien de bien consistant à manger. Mais ressortir, ne serait-ce que pour aller à la supérette du coin, lui paraissait un effort incommensurable. Alors, elle sortit du pain presque rassis, de la salade desséchée et un tube de mayonnaise, et prépara deux piteux sandwichs. Se saisissant de ses clefs et d’une bouteille d’eau fraîche (pour combien de temps ?), elle redescendit l’escalier. Au rez-de-chaussée, elle se dirigea vers le sous-sol et longea le couloir jusqu’à se retrouver devant la dernière porte, celle de la cave humide qui lui appartenait. Elle inspira profondément, à la fois pour se donner du courage et pour profiter de la relative douceur de la température du lieu. Elle tourna ensuite la clef dans la serrure et éclaira l’obscurité rafraîchissante qui l’enveloppait de son téléphone portable.

Ses yeux n’avaient plus la lueur joueuse qui l’avait séduite la première fois. Il ne prononça pas un seul mot, mais son regard ne laissait pas place aux doutes quant au message qu’il voulait lui faire passer. A côté de lui, l'Autre avait l’air endormie. Elle déposa l’assiette avec les deux sandwichs au sol et repartit rapidement en prenant soin de bien refermer le verrou.

Tout en remontant en direction de la fournaise qui l’attendait à l’étage, elle se dit qu’à bien y réfléchir, peut-être que l’Autre ne dormait pas. Elle dut reconnaître que cela faisait d’ailleurs un bon moment qu’elle n'avait pas vu la lumière du jour. Et elle n’était pas près de la revoir.


L'amour fait parfois faire des choses insensées.
83

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,