Sabre au clair

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Sous chaque pas, les pavés se mouillaient davantage, laissant une trace humide de son passage. Devant elle, des têtes baissées, pressées d'avancer. Par dizaines, les mêmes parapluies noirs s'ouvraient pour ne jamais, semble-t-il, vouloir se refermer. La pluie tombait, incessante. Le pot de chambre, toute la journée, se déversait inlassablement. Basculant son eau, le ciel était emplie d'une pluie gris nuit. Pourtant, c'était l'heure du thé.
Peut être le prendrait-elle.
Des flots dégoulinaient jusqu'aux bouches d'égouts, décidément insatiables, avalant sans rechigner ce que la Normandie produisait invariablement depuis toujours.
C'était par sa rue qu'elle aimait revenir chez elle. Protégée par les soins de son amie. Ses vêtements poisseux collaient à sa peau. Ne sachant pas entre la hâte de s'abriter et un besoin de se changer les idées. De toute manière, il fallait revenir en voiture. Son amie s'en chargerait.

Les commerces de la ville étaient faits pour cela sans doute. N'en pouvant plus de cette moiteur saisissante, les deux s'engouffrèrent dans la première boutique venue. L'atmosphère qui s'en dégageait invitait à la découverte de l'intérieur.

« Au temps des idoles ». Un magasin de brocantes comme il en existe de nombreux dans ce coin de la ville. De tout. On y vendait de tout à des prix parfois invraisemblables.

En trophée, des albums de Tino Rossi, où le belcantiste du refrain populaire semblait irradier chaque pochette de sa présence. Au mur, des affiches des spectacles d'Yves Montand, où le chanteur à l'allure dandy semblait vouloir se décrocher pour faire un numéro de claquettes, un chapeau claque à la main. Sans doute pour accompagner la Marilyn qui se trouvait avec sa bouche ouverte.

Sous l'escalier, sur un meuble de disques une pochette vide de Juliette Gréco aux cheveux lisses faisait de l'œil aux Frères Jacques dans leurs costumes qui ressemblaient davantage à des pyjamas. Pas sérieux ceux-là.

En fond, une musique de jazz légère sortait d'un vieil appareil trafiqué, qui autrefois servait à écouter, on ne saura jamais, les complaintes du Maréchal ou les discours d'initiés du héros de Londres.
Plus vraisemblablement, rien de tout cela. Juste quelques émissions de l'époque et des chansons qui se trouvaient peut être encore dans ce magasin.

Un imposant fauteuil de cuir à l'assise basse. De ceux qui invitent à mettre les coudes, la tête et les fesses avec confiance pour passer un bon moment ou y somnoler.

Sur le devant, un vieux comptoir de bistroquet. La caisse tout droit sorti d'un saloon. Il manquait derrière, les verres et les bouteilles qu'on range pour les ressortir.
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