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Sa main s'était posée

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Sa main s’était posée, encore inquiète, loin de la mienne, sur le bras usé du fauteuil, et faisait comme une tache pâle et fraîche sur le cuir taciturne. La larme sanguine d’une bague perlait à un doigt. Dans la pénombre enfumée du bar, quelques éclairs argentés tournoyaient autour de son bracelet. Sur une table basse encombrée d’un cendrier presque plein et d’une paire de lunettes, nos verres vides reflétaient les rayons poussiéreux et obliques d’un soleil de fin d’après-midi.

Je suis enceinte.

... Ta main s’était endormie, abandonnée sur le drap défait, au milieu d’un motif floral répété jusqu’à la nausée, dans l’ombre moite de la nuit. Quelques gouttes de transpiration faisaient briller doucement le creux de ton dos. Une bague rubis et un bracelet d’argent avaient chuté sur le lino gris de la chambre. Les bruits de la rue (glissement élastique des voitures sur l’asphalte collant, ricochets étouffés de conversations enjouées, tintements de verres, peut-être, sur la terrasse du bar en face) reprenaient progressivement possession de l’air immobile, à mesure que s’évaporait de ma mémoire l’écho brûlant de nos respirations. Une ampoule nue et agressive pendait du plafond, éteinte et grise. Le prix de la chambre (« Habitacion N°15 : 45 euros – Desayunos : 5 euros – Prohibido de fumar ») était affiché au dos de la porte, juste au-dessus des consignes jaunies et écornées à suivre (« espagnol – anglais – français – allemand ») en cas d’incendie. Je n’avais pas voulu fermer les yeux, de peur sans doute de sombrer dans le souvenir des tiens...

Depuis que nous étions assis là, d’autres clients étaient venus s’asseoir aux tables à côté de la nôtre, dans un bruissement inaudible de rires et de musique, avaient bavardé et s’étaient doucement agités dans des mouvements saccadés de film muet, jetant par intermittence des regards qui me semblaient étonnés (ou amusés, ou gênés, selon la couleur de leur propre histoire) sur le spectacle immobile de notre conversation silencieuse, puis étaient repartis, immédiatement remplacés par de nouveaux, comme une sorte de marée molle et soyeuse. Elle ne m’avait regardé qu’à la dérobée, le plus souvent absorbée par l’effort de retenir ses larmes, ou de voiler sa peur.

Oui, certaine.

... Ta main était lentement remontée le long de ton cou, et le mouvement que tu avais à peine esquissé pour relever tes cheveux avait arrêté celui de la foule autour de nous, brusquement figée dans un silence de retable où l’on pouvait maintenant voir les arcades de la Plaza Mayor encadrant la statue équestre de Charles Quint dans les rayons poussiéreux et obliques d’un soleil de fin d’après midi. Au-delà du premier plan où figurait la main ornée à un doigt d’une pierre d’un rouge profond, saisissant avec délicatesse une mèche blonde et la ramenant derrière la fine ciselure de ton oreille, le peintre avait représenté un rassemblement compact de jeunes gens, réunis dans le but, si l’on en jugeait par la présence d’une estrade située dans le fond, d’écouter la musique jouée par un orchestre...

Une longue barmaid brune était venue nous resservir, un blues lancinant avait pris la place d’un vieux rock noueux. Sa main avait quitté le bras du fauteuil, remplacée par l’obscurité électrique de la nuit. Des néons de couleur clignotaient au-dessus d’un juke-box des années soixante, quelques ardoises dispersées sur les murs crépis annonçaient un cocktail du moment. Des bougies s’étaient allumées les unes après les autres sur les tables, et un couple de jeunes femmes amoureuses s’étaient installées (depuis combien de temps ?) dans deux fauteuils aux cuirs déchirés et aux chairs à vif, leurs mains s’entrelaçant de temps en temps dans la brisure d’un rire.

Je ne veux pas le garder.

Son regard s’était lentement détourné, et suivait maintenant avec indifférence le flux morne des voitures sur l’avenue, dans la lumière conique des lampadaires, à travers les vitres vaguement sales sur lesquelles on pouvait lire, à l’envers : « sandwiches – croques-monsieur – carte de bières ». Sa respiration avait fini par s’apaiser, son pull ne se soulevant plus qu’avec une infinie douceur.

PRIX

Image de Eté 2016
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Bruno Teyrac · il y a
Quelle belle écriture, très poétique, qui crée une atmosphère par petites touches. La construction est originale est très efficace. Mon vote pour ce très beau texte.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
J'ai beaucoup aimé les différents niveaux de lecture : les faits dans leur concision brutale ( trois phrases courtes ), les souvenirs et les sentiments toujours suggérés par touches légères dans un décor parfaitement posé et très précis et la fin où la respiration qui se calme suggère une décision , accord soulagé ou ....(je suis une indécrottable romantique !).
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L'herbe et le vent · il y a
Il y a effectivement 3 niveaux qui se chevauchent, un peu comme dans nos pensées vagabondes. Merci pour votre message... et je laisse le suspense pour la fin...
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Yves Le Gouelan · il y a
Tout en atmosphères, en respirations, une histoire se dessine, se devine, nous avons la liberté d'en imaginer la suite.
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L'herbe et le vent · il y a
Merci beaucoup pour ce petit mot, et vive la liberté qui nait de tous les textes.
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Beryl Dey Hemm · il y a
Très sensible. En fines touches. Un drame qui se joue en trois toutes petites phrases. J'adore.
J'ai moi-même "Le diable en compétition pour l'été 2016. Alors si cela vous tente de le lire et de le soutenir,merci d'avance!
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-diable-1

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L'herbe et le vent · il y a
Merci pour ce commentaire si délicat qu'on peut se demander comment la même plume peut d'un jet d'encre (d'un murmure de clavier) soudain mettre en lumière un diable, fût-il de Noël... Mais j'adore aussi les diables, alors j'ai voté :-)
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire charmante bien racontée! Bravo! Mon vote!
Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES , sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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