Rupture

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Au commencement il y eut un livre, plus exactement : « Shakespeare raconté à la jeunesse » de Charles Simond. Je l’ai eu entre les mains avant même de savoir lire. Ses gravures m’embarquaient  [+]

Image de Eté 2015
« J’ai fait les valises, j’ai embarqué les enfants et le chat dans la voiture. J’ai repris ma vie en main, bien décidée à me réveiller et à agir. J’ai choisi de récupérer ma liberté que j’avais jusqu’à aujourd’hui confiée à d’autres : mon époux, ma mère, la société bien-pensante, garants d’une moralité qui ne m’a jamais semblé juste.
Oh ! Ça n’a pas été facile, mais que pouvais-je faire d’autre ? Continuer à supporter le fait de n’être rien d’autre que sa femme, la mère de ses fils ? Non, je ne pouvais plus, ce n’était plus possible. Comment continuer à faire semblant d’être un couple heureux alors que pour moi chaque seconde passée près de lui était un enfer parfumé, non pas de soufre, mais d’alcool. Comment accepter cette vie, où je devais nettoyer la maison avant que les enfants ne trouvent les restes des soirées sans fin de leur père où ses potes, des inconnus pour moi, venaient inévitablement s’incruster, depuis quelques semaines. Et puis, ce soir-là, il y a eu cette goutte d’eau qui a fait déborder le vase, ou plutôt ce mégot, de ce qui n’était pas une cigarette, qui a fait déborder le cendrier. Une soirée de trop. Trop d’alcool, trop de drogue, trop de tout. Le salon envahi par les « amis » croisés le jour même au bar du coin. Et lui, au matin, incapable d’émerger pour aller bosser, son réveil avait fini contre le mur.
J’avais à peine dormi, écoutant, surveillant que rien ne dégénère, penser aux enfants, ma priorité, toujours. Vers 9 heures, je l’ai réveillé. Secoué, jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux et je lui ai dit que je partais quelques jours chez mes parents. Ils étaient absents, les plantes avaient besoin d’être arrosées et le jardin entretenu. Mais que surtout, j’avais besoin d’être seule et de réfléchir, à nous, à notre vie, à notre avenir. Et qu’il faudrait qu’on parle quand il serait en état. Même si je commençais à douter qu’il le soit un jour. Pour le moment rien n’était possible ! Deux de ses « potes » se partageaient le canapé, et un autre était étalé sur le tapis. Les vacances scolaires avaient commencé, les enfants allaient bientôt se réveiller. Ils voudraient descendre au salon, allumer la télévision, jouer à la console. Je ne pouvais pas les laisser dans une telle ambiance, dans un tel enfer, à côté de types que je ne connaissais pas la veille.
C’est ainsi que j’ai fait les valises, mis le chat dans la cage de voyage, dit aux garçons de prendre leurs doudous et embarqué le tout sans me retourner. Arrivée à destination je savais que plus rien ne serait comme avant, que plus rien ne pourrait m’effrayer et que j’affronterai sans broncher tous les obstacles que cette putain de vie allait mettre sur mon chemin. Rien ne pourrait jamais être pire que toutes ces années à me mentir à moi-même, à vouloir croire que ce modèle si parfait que je voulais suivre était fait pour moi. À dire « oui je suis heureuse » alors que mon cœur hurlait le contraire. À vouloir faire ressembler mon couple à ces couples si soudés, solides et dont la longévité semble éternelle.
Je n’avais jamais été aussi bien depuis que j’avais passé la porte de ma maison d’enfance. Je n’avais jamais aussi bien dormi que cette nuit-là, la première sans cauchemar, sans peur, depuis longtemps. Je ne remettrai sûrement jamais les pieds dans cette maison que j’avais appelée « mon chez moi » durant dix ans. Mais je ne regrettais pas mon choix et je ne croyais pas que je le regretterais un jour. »
Elle reposa sa tasse de café sur le sous-bock, et s’étira. Le chat, la voyant libre, vint se blottir sur ses genoux. Elle le caressa machinalement. Elle regarda l’heure, 12h30, enregistra son travail et se leva, le chat dans les bras. Elle entendait les enfants se chamailler dans la pièce d’à côté. Elle allait devoir s’occuper d’eux, préparer à manger, vérifier les devoirs. Elle avait travaillé toute la matinée et commençait à ressentir la fatigue. Ses nuits devenaient de plus en plus courtes ces derniers temps, et ses yeux étaient gonflés d’être restés trop longtemps fixés sur l’écran de l’ordinateur. Son texte devait être fini rapidement, sa rédactrice avait été inflexible, il le lui fallait pour le webzine pour le soir même ; le sujet : rupture. Elle n’aurait jamais cru que ce serait si difficile à écrire. Pourtant, elle n’avait pas eu à chercher bien loin l’inspiration. Au rez-de-chaussée le silence était de mise, mais elle savait que deux inconnus dormaient dans le canapé, que son mari ne s’était pas levé pour aller travailler ce matin et que les restes du réveil jonchaient le sol de la chambre. D’ici une heure ou deux, la maison serait libérée et elle allait devoir ramasser les bouteilles vides, vider les cendriers, passer l’aspirateur et la serpillière. Le tout en espérant qu’il ne décide pas de recommencer le soir même.
Elle pensa alors aux valises rangées sur l’armoire de la chambre parentale, à la cage de transport dans le garage. Songeuse, elle resta un instant immobile au milieu de la pièce, le chat dans les bras, indifférente aux appels des enfants. Combien de temps lui faudrait-il pour remplir trois valises ?

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