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Rousse

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Maour

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La vie des habitants de Saint-Supplice empruntait les chemins périlleux de la monotonie et de l'habitude. Nichés au creux d'une montagne qui surplombait la verte vallée, accoutumés au soleil froid des sommets les plus élevés, ces hommes et ces femmes menaient une existence des moins aventureuses, pétrifiée comme le nuage pris dans les glaces éternelles du toit du monde. Il était inconcevable pour le jeune Robain, ou Pierrot, ou pour le gros Lucas et la grosse Thomasse qu'un événement surnaturel vînt troubler le cours paisible d'un quotidien rassurant.

Un jour qu'elle rentrait de chez sa cousine, qui était aussi sa demi-sœur, la grosse Thomasse rencontra la fille du père de sa mère, autrement dit sa sœur au deuxième degré, Rousse, que le hasard avait placée sur sa route :
- Ventrequenne ! Où donc vas-tu avec ta baguette de sourcière ? Encore chagriner papa si je n'm'abuse. Range moi-ça. Allez ! Tiens, v'là l'gros Lucas. Hé ! Gros Lucas !
- Bonjour ma grosse.
- Regarde gros Lucas, j'ai fait rencontre de la p'tite garce sans y vouloir.
- Mon quieu, qu'elle est laide. N'est-ce-pas qu'elle boite ? Et ces boucles... eh sourcière ! Vas-y, mords-y l'oreille grosse Thomasse. Si du sang violet coule, c'en est une !
- Mais non... j'l'y ai d'mandé à Piarrot. La seule solution, j'veux dire pour êt' certain, c'est d'la plonger dans l'eau bin noire avec deux gros sacs attachés à ses pieds. Quand elle remonte, tu sais qu'c'est une sourcière.
- Moi j'l'y trouve rien d'repoussant... son œil est certes un peu vif, enfin, les lèvres sont fraîches et le teint vermeil.
- Comment Robain ? Te v'là et tu prends sa défense ? Un mauvais visage comme çuila ?
- J'prends point sa défense, enfin, cessons de disputer et voyons si Piarrot est dans l'vrai.

Cependant que l'air se chargeait de l'humidité des roches environnantes, le débat s'enrichissait par la pluralité des voix, se nourrissait des avis de tous ceux qui, ayant leur mot à dire, le disaient, et qui grossissaient autour de Rousse le nombre des ennemis de la science. La jeune fille aux cheveux trop voyants fut tondue comme un mouton. Elle ressemblait alors si bien à un garçon que son père faillit ne pas la reconnaître ; manquant de courage, il n'osa s'interposer face à la meute grandissante des partisans du bon goût, ceux-là dont la majorité se prononçait finalement en faveur d'une mort plus douce : l'immolation par le feu.

La prétendue sorcière tenait toujours fièrement sa baguette, mais on la lui arracha des mains pour la fouetter avec, et seuls les flocons de neige qui doucement faisaient leur apparition atténuaient la douleur de cette enfant que ravissaient les plaisirs simples de l'hiver. Le port du noyé n'était plus qu'à quelques pas, il suffisait de descendre un escalier naturel et circulaire dessiné dans la roche. L'esprit pratique de la grosse Thomasse la conduisit à s'écrier : « Pourquoué ne pas la jeter à l'eau ? Tout d'même, nous soyons juste à côté ! » Sa proposition ne pouvait être mieux accueillie, les rires fusaient, déjà on tirait au sort de manière à déterminer lequel aurait le privilège de pousser Rousse au fond d'une eau jugée un peu trop claire.

Au milieu des chansons, des visages gras, rouges, et d'une odeur mêlée de nourriture et d'urine, la jeune fille au crâne parsemé parlait à voix basse : « Mon père, mon père, pourquoi m'as-tu abandonnée ? » Oui, pourquoi l'avoir abandonnée ? Ô seigneur, roi d'Orcanie ou des îles lointaines du bout du monde.
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Aurélien Azam · il y a
J'aime bien ! Le parler frustre des villageois est particulièrement bien travaillé, il fait si vrai que l'on est parfois tenté de sortir le fameux "kékidi ?" après certaines répliques particulièrement balourdes ! Le sujet est plus sombre que tes autres récits malgré le ton plutôt "plaisantin" des persécuteurs, le merveilleux est ici aux abonnés absents, même à la toute fin. Orcanie...j'avais quelques réminiscences de ce nom de contrée, et une rapide recherche m'a indiqué que c'est rattaché à l'univers du roi Arthur...mes souvenirs doivent donc provenir de la série Kaamelott ^^'

Tout autre chose : dans quelques jours débutera sur Short l'appel à textes "Harry Potter". Aura-t-on l'occasion de voir une de tes créations pour l'occasion ? (les contes de Beedle le barde...! ^^) Pour ma part, je proposerais probablement quelque chose, j'ai quelques idées en tête...

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Maour · il y a
Eh bien il me tarde de te lire :) Pour ma part, je ne pense pas y participer, je n’aurai pas le temps, mais j’adorais Harry Potter évidemment, nous avons tous grandi avec ! J’ai regardé quelques épisodes de Kaamelott aussi, ils m’avaient plu mais pas assez pour que j’accroche vraiment... Et puis j’aime bien les séries mais je n’aime pas ne plus pouvoir m’en décrocher ^^ donc j’en regarde peu (Dontown abbey, Rome, how i met...).

Ps: dans ce récit le seul trait de merveilleux est symbolique effectivement ; il est lié à l’esprit de superstition des villageois et à la confusion entre les termes sorcière et sourcière ;)

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Aurélien Azam · il y a
Kaamelott j'apprécie sans plus, mais j'en ai regardé un certain nombre d'épisodes pour préparer des sketchs du club théâtre de mon école ;) Je suis très peu, voire pas du tout séries, je trouve ça trop enfermant et chronophage. ^^' J'ai bien accroché aux enquêtes de l'Inspecteur Murdoch pour l'aspect scientifique intelligemment désuet de la série.
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Kiki · il y a
un écrit assez atypique. J'ai aimé. Ma voix
Je vous invite à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage et vous guiderai dans les entrailles de cette terre enchantée et de la cavité magique. MERCI d'avance

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Mila · il y a
Alors moi j'adore, le sujet et le texte qui le porte. Combien de sourcieres sacrifiées par l'ignorance doublée de la connerie humaine ...
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Maour · il y a
C'est bien résumé ;) Trop de c*** ! ^^
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Maour ( ^_^)
Une histoire tragique dont j'ai compris qu'elle s'insérait dans un univers (Cf les propos sur votre recueil). La partie narration est bien, il y a une volonté d'utiliser un phrasé "conte, fantasy" avec des belles tournures pour contrebalancer les propos grossier et lourd des personnages. Le décor se met bien en place et on le visualise vite. Du côté dialogue, on ressent la volonté de rendre les personnages justement grossier et profondément détestable. Un allègement (mais très peu) du phrasé "paysan" des répliques rendrait la lecture un poil moins difficile. Il y a aussi une légère confusion entre sourcière et sorcière. En effet les "sourciers" existant aussi (les personnes sachant trouvé des sources) et ayant aussi des baguettes, j'ai confondu à tort avant de comprendre qu'il s'agissait là d'un défaut de prononciation (peut-être l'écrire alors "saorcière" si l'on reprend la façon de parler des personnages). La fin du récit met bien en exergue la brutalité de cet univers et sa cruauté (le père adoptif qui ne peut s'opposer à la communauté, la mise à mort). Le début du texte place le village en hauteur (très haut) et la fin parle de "port du noyé". Dans l'inconscient collectif "Port" rappelle de vaste étendu type mer ou océan principalement. Peut-être ajouter un détail quand au lac où la jeune fille sera jeté. Bref, c'est tragique et bien triste. Cette histoire a (aura) t-elle une suite ?
Merci pour cette lecture, les univers fantasy et autres ne sont pas légion sur short, ça fait plaisir de changer d'univers parfois ( ^_^).

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Maour · il y a
Non pas de suite pour cette histoire que je vous remercie d'avoir lue avec attention.
P.S: le jeu de mot sourcière/sorcière est voulu ;)
A bientôt !

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Gladys · il y a
J'aime beaucoup et le style et la manière de nous emballer dans le texte. Petite restriction, la fin en queue de poisson malgré le milieu aquatique méritait une fin plus ou moins enfin...tu vois ! Qu'en penses-tu?
Merci de m'avoir permise de rencontrer tes écrits; jy reviendrai!

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Maour · il y a
Alors comme ça tu aimerais une happy end ? Hum... je n'étais ps d'humeur à laisser mon héroïne en vie... Sans rire, ce texte fait partie d'un ensemble qui implique certains dénouements tragiques. En tout cas, je suis très content que tu apprécies ma façon d'écrire. Merci beaucoup Gladys !
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