Rouge comme la honte

il y a
5 min
1 143
lectures
110
Finaliste
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Que faire lorsque notre partenaire nous cache quelque chose ? Comment réagir ? Voilà à quoi notre personnage principal est confronté. L'envie du

Lire la suite
Image de 2021
Image de Très très court
« Où est la boîte ? Qu'en as-tu fait ? »
Le visage déformé, écarlate, Cédric postillonne de colère.
Je reste impassible.
Que croit-il ? Que je vais la lui rendre, sa satanée boîte ?
Plutôt mourir.
Je m'éloigne, d'un pas que j'espère altier, drapée dans ma dignité.
En réalité, moins sûre de moi que je ne le laisse paraître.
J'ai vu dans les yeux de Cédric, une lueur inquiétante que je n'avais encore jamais aperçue.
Cinq ans que nous sommes ensemble et je crains d'avoir franchi la ligne, celle qui se situe entre le couple et la rupture.
En plus, je m'en fous de cette boîte, grommelle-je entre mes dents. Je ne sais même pas ce qu'il y a dedans.
Je sais simplement que Cédric la garde précieusement avec lui lors de nos multiples déménagements. Il s'emploie à la cacher dans chacune de nos planques, mais presqu'à chaque fois, je tombe dessus sans le vouloir...
C'est une petite boîte en bois fermée par une serrure que même un enfant pourrait ouvrir. Mais je ne l'ai jamais fait.
J'ai beaucoup de défauts, oui, mais pas la curiosité. J'ai assez de problèmes sans m'occuper des affaires des autres, même celles de mon mec.
Et puis, on ne peut pas dire que notre vie soit tranquille. Toujours en fuite, à changer d'identité, d'apparence, de ville, de logement. On a parcouru la France dans tous les sens. Alors sa petite boîte, c'est le cadet de mes soucis.
Mais un évènement récent m'a fait péter les plombs.
On venait de terminer une affaire assez simple et rémunératrice, une escroquerie à la petite semaine qui nous était routinière.
Sous les apparences d'une agent immobilière aussi compétente que sexy, j'avais vendu une demeure dont les propriétaires étaient à l'étranger pour longtemps. Avec un peu d'astuce, de bagou et d'expérience, c'est une combine assez simple.

Après avoir touché la commission, importante, nous nous étions volatilisés rapidement, cap sur Toulouse. Sur ce coup-là, Cédric n'avait pas fait grand-chose, à part faire le notaire mais c'était de bonne guerre, chacun jouait sa partition.
En revanche, quand il me reprocha de ne pas avoir vendu assez cher la bicoque, je vis rouge.
J'ai toujours eu un sale caractère, il ne faut pas me chercher longtemps, surtout quand je suis crevée. Et là, je l'étais, ce fichu couple d'acheteurs m'avait tenu sur le grill jusqu'au bout. Je sentais qu'ils pouvaient me lâcher ou découvrir le pot-aux-roses à tout moment.

Donc, ce premier soir à Toulouse, dans cet hôtel assez moche, sa remarque me fit éclater. Nous nous insultâmes, je lui jetais à la tête tout ce que je trouvais, mais ça, c'était habituel. On est ce genre de couple. Seulement, cette fois, au lieu de nous calmer au lit, Cédric sortit en claquant la porte. Ce n'était jamais arrivé...
J'étais dans tous mes états. Toute la nuit, je l'ai attendu... Au petit matin, il est rentré ; je faisais semblant de dormir mais j'étais dévastée.
Quand il s'est mis à ronfler, j'ai regardé son portable et j'ai lu un échange de sms sans équivoque. Le salaud ! il avait été rejoindre une de ses anciennes copines.
Je décidai de ne rien lui dire.
Quand il se réveilla, la culpabilité l'avait rendu tout miel. Je fis semblant de rien et on se mit en quête d'un logement temporaire, pour profiter de la vie sans rien faire, sinon préparer notre prochaine escroquerie. On s'installa dans la banlieue chic de Toulouse et prîmes nos marques.
Tout semblait revenu normal entre nous mais je ruminais ma colère. Je ne pouvais pas croire qu'il m'ait trompée. Nous avions eu le coup de foudre à vingt ans, sur les bancs de la fac. Rebelles tous les deux, aimant les belles choses et les voyages, nous nous étions concocté une petite vie à la Bonnie & Clyde qui nous convenait parfaitement. Et si nos tempéraments explosifs ne faisaient pas de nous un couple tranquille, nous étions amoureux et fidèles.
Cédric avait rompu ce contrat tacite. Je devais le lui faire payer. Mais comment ?
Je passais en revue toutes les options des plus classiques (le tromper, le quitter) aux plus radicales (l'empoisonner, le dénoncer) mais aucune ne me convenait.
J'en étais là lorsque me préparant dans la salle de bains, je fis tomber ma brosse à cheveux. En me baissant pour la ramasser, je vis un carrelage déplacé sous le lavabo et je trouvais la fameuse boîte de Cédric.
Sans réfléchir, je la sortis de sa cachette et la glissais dans ma trousse de toilette, où je l'y oubliais jusqu'au soir.
Et quand Cédric arriva vers moi, les yeux fous en me hurlant « Où est ma boîte ? » je décidai de ne rien dire. Par principe, parce que je n'aime pas qu'on me crie dessus. Et aussi parce que je voulais l'embêter.

Mais là, présentement, je crois que j'ai été un peu loin.
Après quelques tergiversations, je me dis qu'il faut que je sache ce qu'il y a dedans, pour décider de la suite.
Cédric n'est pas encore rentré.
En deux temps trois mouvements, la boîte s'ouvre avec un petit craquement.
J'avoue une certaine curiosité. Je lève le couvercle et...
Une photo, une simple photo. En noir et blanc. Un petit garçon accroché aux jambes d'une jeune femme menue, tenue par les épaules par un homme blond très grand.
Une photo très ancienne, peut-être les grands-parents de Cédric ? Le petit garçon, son père ? Pourquoi garder si jalousement cette photo ?
Le bruit de la porte d'entrée me fait sursauter.
Je sors doucement de la chambre et avec un sourire contrit qui le fait normalement craquer, je me dirige vers Cédric, lui tendant la boîte refermée.
Il me regarde. La colère semble l'avoir quitté lui aussi. Une fatigue immense dans ses yeux.
« Tu l'as ouverte ?
-Oui, qui c'est ?
Il s'assoit, prend sa tête baissée entre ses mains, reste ainsi quelques instants puis, le regard dans le vide, me dit :
« Quand on s'est rencontrés, quand on a choisi cette drôle de vie, on a décidé de ne pas s'encombrer avec nos passés. De toi, je sais que tu es la fille d'un ouvrier de Dunkerque, que tu as été élevée par ta mère avec deux frères plus jeunes, et que vous avez pas mal galérés jusqu'à ce qu'on se rencontre.
De moi, tu sais quoi ?
-Que tu es un gars du sud, que tu as une grande sœur et que tes parents tiennent un garage à Marseille. Ils ont travaillé dur pour te payer des études et tu ne voulais pas la même vie minable qu'eux.
-Tout est faux. Je n'ai jamais connu mon père, ma mère s'est fait engrossée un soir de fête et s'est débarrassée de moi dès que je suis né.
C'est mon grand-père qui m'a élevé, c'est lui sur la photo.
-Pourquoi tu m'as caché tout ça ? Qu'est-ce qu'on s'en fout du passé !
-Parce que ce n'est pas tout, il y a plus, il y a ma honte. Regarde bien la boîte. Elle a un double fond.
Et il me la tend.
« Non, j'ai assez violé tes secrets, ça ne me regarde pas. » Je ne sais pas pourquoi, j'ai peur soudain, je ne veux rien savoir.
Sans m'écouter, Cédric ouvre le double fond et en retire le plus gros rubis que je n'ai jamais vu, même en photo, même dans les musées !
« C'est à mon arrière grand-père qui l'a légué à son fils puis il m'est revenu.
Je m'étouffe de colère :
-Mais pourquoi tu ne le vends pas, on pourrait vivre avec, le restant de nos jours ! Plutôt que de prendre tous ces risques ?
- Parce que ce diamant a été volé durant la guerre, par mon arrière grand-père nazi.
J'en reste sans voix.
Il reprend :
-Je ne suis pas un ange, mais le prix du sang, je ne peux pas. Depuis dix ans cette pierre qui me rappelle mon hérédité, m'horrifie et me fascine à la fois.
-Il faut nous en débarrasser !
Cédric hésite longuement pour, finalement, me le remettre.
Le rubis vibre dans ma main, chaud, vivant et inquiétant.

Je sors dans l'air glacé.

Dans ma paume, la pierre bat comme un cœur.
Elle me parle de souffrance, de cupidité, mais aussi d'espoir et de délivrance.

Elle disparait dans un éclair rouge, sans un bruit, à peine une ride à a surface de l'eau.

Je respire profondément. J'ai envie qu'on change de vie.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Que faire lorsque notre partenaire nous cache quelque chose ? Comment réagir ? Voilà à quoi notre personnage principal est confronté. L'envie du

Lire la suite
110

Un petit mot pour l'auteur ? 18 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Nadine Roisin
Nadine Roisin · il y a
j'ai été tenue en haleine du début à la fin. Excellent
Image de Randolph B.
Randolph B. · il y a
Je découvre ce récit palpitant, bravo pour l’estampille recommandé !
Image de Laurence Guillemin
Laurence Guillemin · il y a
Original et très bien mené, j'aime beaucoup !
Image de Ombrage lafanelle
Ombrage lafanelle · il y a
Récit qui nous balade d'un bout à l'autre, on ne sait pas trop où l'on va et j'ai pris plaisir à suivre les pélégrinations de ces pseudos Bonnie et Clyde (en moins meurtriers heureusement). La fin est un souffle, on respire. Il n'est jamais trop tard pour réécrire l'histoire familiale et la sienne
Image de Odile ANIZET-DERUSSY
Odile ANIZET-DERUSSY · il y a
Une fin inattendue et sympathique! Un texte plein d'émotions contenues, même si elles apparaissent "explosives"!
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
J’aime la façon dont se dévoilent peu à peu ces secrets inavoués, pour finir par une décision qui fera prendre un tournant drastique aux personnages. Une histoire surprenante ancrée dans le passé.
Image de François B.
François B. · il y a
Un dénouement inattendu qui donne toute sa profondeur à l'histoire. Mon soutien
Image de Sékou Oumar SYLLA
Sékou Oumar SYLLA · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez toutes mes 3 voix. Je suis finaliste et j’occupe la 2ème place du Prix des jeunes écritures.Pour l’heure, près de 200 voix me séparent de la première place. Merci de passer faire un tour chez moi et de soutenir mon texte si vous avez le temps. . Les votes seront clos ce jeudi 15 juillet à 17h (Heure de Paris)
Le lien du vote.
L’art de la vie et de la réussite (Sékou Oumar SYLLA)

Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un récit rebondissant, chargé d'espoir.
Image de Bisabelle
Bisabelle · il y a
Récit trés original

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Nina

Capucine Vochelet

La vaisselle sale déborde de l'évier, les verres en équilibre fragile sur une vieille casserole au fond noir de graisse. Une mouche bourdonne paresseusement au-dessus des restes de nouilles ... [+]