Rouge...

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Thème

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L’impact des gouttes sur le métal maculait la portière du 4X4 de Paul. Un rouge d’une profondeur écarlate figeait notre regard et nouait notre gorge d’une froide stupeur.

Les abords de la rivière "Aux feuilles " près de Québec abondaient en gibiers. Le coin perdu où habitait Paul croisait le 52ème parallèle et demeurait inaccessible pour les non-initiés que nous étions. Ces forêts immenses préservaient une part de mystère qui nous fascinaient à chacune de nos excursions. Cette fois, la vue du sang mettait un terme immédiat à toutes flâneries.

Nous savions la bête familière de ces lieux mais nous avions cru naïvement qu’elle éviterait le contact avec toute présence humaine. Paul avait recueilli et soigné l’animal d’une vilaine blessure. Sa taille imposante avait nécessité une prudence extrême. L’ours brun ne pesait pas moins de 300 Kg. Il s’était malgré tout laissé approcher. Paul au moyen de seringues hypodermiques avait anesthésié l’animal pour extraire de son flanc une lame de bois dépassant les vingt centimètres. L’ours reconnaissant avait adopté une posture clémente vis à vis de Paul une fois la douleur apaisée. En attendant, rien ne nous permettait de savoir pourquoi notre ami avait disparu en laissant sur sa voiture des projections d’hémoglobine qui trahissaient notre calme apparent.

Si Paul était blessé, le goût du sang dans la bouche de l'animal le rendrait imprévisible et ferait de nous des proies vivantes. Les projections de sang sur sa voiture nous angoissaient. Il nous fallait désormais nous barricader dans le chalet le temps de la réflexion. Notre tension monta d'un cran supplémentaire lorsque nous trouvâmes sur le seuil de sa maison des chiffons maculés de sang. Malgré nos appels répétés, le silence assombrit nos espoirs. Cécile éclata en sanglots, hurlant, vociférant que jamais nous n'aurions dû laisser Paul tout seul. Impossible de contenir sa rage et son désespoir mêlés.
Je ne sais plus qui de nous hurla :
- Allons chercher des armes !

Paul conservait dans une armoire un véritable arsenal pour chasser en toutes saisons. Deux fusils Verney-Carron, deux berrettas, un Chapuis et un Browning composaient la collection que lui avait cédée son grand-père. Les forêts du grand nord canadien étaient ses lieux de chasse privilégiés. Elles abondaient en cervidés et Paul était devenu depuis sa prime jeunesse un prédateur avisé. Pourtant, face à l'animal qu'il avait soigné, il restait la proie facile d'une force de la nature.

Dans son bureau, l'ordre habituel régnait. Toutes les armes étaient présentes, ce qui nous laissait présager le pire. Impossible d’interrompre notre bavardage mental : " le temps lui avait manqué pour se saisir des armes " ; " l'animal l'avait traîné dans un fourré pour le dépecer " ; " mourant, il était encore à la merci de la bête." Sans difficultés, nous chargeâmes les armes après qu'un bruit métallique nous eut alerté. Aussitôt, nous braquâmes les fusils vers la porte. En ordre dispersé, à petits pas, nous reculâmes, prîmes position et tendîmes l'oreille. Cécile ne put se contenir :
- Viens sale bête, tu vas nous rendre Paul, sinon je te déchire.

Ce cri sorti de nulle part me fit sourire. Sa détermination était honorable pour un petit bout de femme toute menue d'un mètre soixante. Sa rage n'en était pas moins forte. Des pas sourds se rapprochèrent. Le doigt sur la gâchette, nous étions prêts à en découdre. Au plus fort de notre stress, les bras tendus, nous nous attendions à voir surgir un monstre à l'embrasure de la porte.

- Ça va ? Interrogea une voix venue d'outre-tombe.

Et là, Paul, les mains pleines de sang nous apparut entier et souriant :
- Vous faites quoi les amis ?

Cécile, émue aux larmes, posa rapidement son fusil, se jeta dans ses bras les yeux en larmes :
- Paul, tu es vivant, pourquoi ce sang partout, sur tes mains, ta voiture, dehors.... Tu es fou, on était mort de trouille.

Paul nous offrit un large sourire :
- Cécile, tu te rappelles l'ours que j'ai recueilli et soigné. Et bien, c'est une femelle et elle vient de donner naissance à deux charmants oursons. Venez maintenant, je vais vous faire les présentations. Euh, s'il vous plaît, rangez les fusils dans l'armoire.
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Jean Calbrix · il y a
Je relis avec plaisir votre sympathique TTC quoique ce plaisir a été écourté puisque je connaissais la chute !
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba qui parle du drame d'un jeune homme fuyant son pays :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba
Bonne journée à vous.

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Arlo G · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Jean Calbrix · il y a
Le décors campé, on entre dans une phase d'inquiétude qui monte crescendo jusqu'à la chute trognone au possible ! Bravo, James pour ce texte qui aurait mérité la finale ! +1
Vous avez apprécié certains de mes écrits. J'en ai un nouveau pour le fun et le rire : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/beee (en finale)

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Thara · il y a
Un récit qui part pour nous faire des frayeurs, et qui se révèle être une belle histoire (la naissance de deux oursons) !
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Philshycat · il y a
Un dernier petit noir pour l'écureuil :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ecureuil-furtif
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Chantane P. · il y a
beaucoup d'émotion, d'angoisse ! bravo, mon vote et bonne chance
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Christian Michou · il y a
Avec ça Jacques London peut frémir. Grande vie aux oursons.
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James · il y a
Merci Christian, j'espère te voir bientôt sur les planches, bises
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Utilisateur désactivé · il y a
Lu, approuvu et votu ! + 5 avec mes encouragements !
Je vous invite à me lire à votre tour :
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/maudit-roman
D'avance, merci !

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VVTOR · il y a
Bravo James !!!
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Joëlle Brethes · il y a
Ouf... Même si je pensais (espérais) que ce sang n'était pas celui de Paul, j'étais quand même angoissée. Paul est donc "papa" ! ;-) ;-) ;-)
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James · il y a
Oui, il n'a pas osé lancer la nouvelle....vous comprendrez, les nuits sont froides tout la haut après le 52ème parallèle.....