Rose C & C

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Du silence des mots aux mots du silence. Merci de votre lecture : de vos commentaires, souvent ou parfois, et de votre bienséance attendue, toujours  [+]

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Ma chère Agnès...

Car, vois-tu, chère tu m’es restée depuis nous savons quoi.
Tu sortais de l’opération terriblement marquée. Je le lisais, émue, à travers les deux messages que tu m’envoyas. Le premier, bref et rêche, commençait par un aveu de quatre mots : « Je suis brisée, Lucie. » Tu ne répondis pas à ma réponse affectueuse ; je ne t’en voulus pas. Plusieurs mois après, la prolixité du deuxième reflétait, sur fond d’affliction durable, un farouche dépassement. Tu avais transformé l’absence définitive de ton sein droit en avantage revendiqué pour la pratique qui de toujours te passionne, celle du tir à l’arc.
Te souviens-tu... « Amazone devenue, Amazone pour toujours ! », clamais-tu noir sur blanc. Ton nouveau torse, expliquais-tu, permettait par la facilitation du geste une visée meilleure. Tu me contais par le menu tes victoires en tournoi, citant satisfaite plusieurs concurrents dépassés par ta classe. Et je me réjouissais pour toi, Agnès, sincèrement bien que sans avis défini sur ce prisme inattendu de résilience. Sans réussir non plus à m’interdire les questions que l’on sait sur l’apprivoisement intime du corps après cette épreuve, sur l’adaptation conjugale, comme sur les risques de complications que je ne te souhaitais surtout pas.
À ma réponse chaleureuse succédèrent quelques échanges, bientôt sporadiques : je n’y vis pas de distance mais simplement une respiration relationnelle différente, plus ample, se donnant du temps, aussi légitime qu’une correspondance serrée. L’amitié vraie peut se suffire d’un pointillé de signes.
Mais je te dois cette confidence, explicative de la moindre fréquence des miens, qu’à l’analyse de mammographies successives il devint vers cette époque clairement impératif que je subisse une chimio, et plus tard, malgré ce traitement, que j’en passe par la mastectomie.
C’est fou comme ces mots me semblent maigres, ma chère Agnès, et presque dépourvus de réalité au regard des suspicions puis des espoirs, des affres, des constats, des souffrances endurées ; mais aussi du constant partage avec celui que j’aime ; mais du courage rassemblé.
Pour m’en tenir à la succession des faits, mon état physique a évolué jusqu’à l’acte chirurgical, et je t’écris en ce moment postopératoire depuis un lit où je me rétablis, entourée de l’amour des miens.
Ah que je te dise, il s’est agi d’une mastectomie totale... À mon beau torse ondulé en deux courbes douces, succède une haute platitude. Elle me sautera aux yeux devant la glace dès les pansements ôtés. Mon cher et tendre aussi ne pourra s’empêcher de voir, sinon de regarder. Mais tant s’en faut chez les hommes que le profond désir sexuel dépende d’un seul de nos attraits. Et des attraits – qui soutiendrait le contraire ?–, nous, les femmes, en avons bien d’autres, et des subtils. Nous avons pris le temps lui et moi de nous parler en profondeur, nous sommes dits l’un à l’autre, sommes allés jusqu’à découvrir, nous avouer et nous promettre que la joie, le plaisir ensemble ne seraient pas otages de cette modification. Pardonne-moi de te le confier, nous sentons même que notre érotisme conjugal, au contraire d’en souffrir, est appelé à se relancer par une union plus fine dans la beauté des jours comme face à l’éventuelle aggravation.
Qui sait, Agnès (et tu vas deviner mon sourire gentiment ironique), qui sait si, plus dégagée que toi désormais thoraciquement parlant, il ne me serait pas envisageable de me mettre moi aussi au tir à l’arc et d’y jouir de cet avantage en compétition, peut-être même contre toi tel ou tel jour ? Mais tu sais bien que je plaisante.
J’avais admiré ta capacité à rebondir si vaillamment. Je l’admire toujours et suis sûre qu’elle n’a pas été sans m’inspirer. La mienne, pour moins spectaculaire qu’elle soit, me rend digne à mes propres yeux, à ceux de mon bien-aimé et de notre entourage. Elle me rend à jamais reconnaissante envers celles et ceux qui m’ont délicatement appris mon mal, qui m’ont éclairée, soignée, accompagnée, réconfortée. Elle me donne la sérénité d’accepter par avance les lendemains, paisibles ou difficiles, nous verrons bien, de l’intervention.
— Mais toi, Lucie, tu vois toujours la vie en rose ! », me reprochais-tu parfois avec amusement et une certaine justesse.
Il y aura eu des jours et des semaines d’un rose exsangue traversé de pensées tristes et anxieuses. Un autre rose, un rose peint au quotidien tenace de l’espoir, si différent de celui que tu voyais dans mon regard, ce rose neuf a pris la suite peu à peu. Sur le nuancier de ma vie, je l’appelle Rose C & C : Rose Combat & Confiance. Il est devenu mon, notre modeste emblème, notre fierté.
Nous nous reverrons, veux-tu bien ? Tant à nous dire et nous tenir ensemble en amical silence.
Donne-moi de tes nouvelles, ma chère Agnès, mon Amazone.

Vise, visons la cible.
Elle n’échappe pas aux femmes résolues.

Ta Lucie, toujours.
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Jeanne · il y a
Un Rose tendre, amical, au ton soucieux, aux doubles initiales, une lettre émouvante, une correspondance intime qui confie son chemin de vie, décrit son parcours médical, des roses pâles aux roses pastels, chasse les nuages gris passés, accroche des couleurs, des nuances plurielles sur le nuancier de sa vie. Un style soigné, une écriture stylisée. À noter une très jolie pensée : « L’amitié vraie peut se suffire d’un pointillé de signes. »
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Clément G. Second · il y a
Bonsoir Jeanne. Votre passage me touche fort à travers ce commentaire sensible et approfondi. Cette pensée sur l'amitié m'est venue d' expérience, et j'avoue préférer les pointillés discrets de haute qualité aux flux manifestant des attachements qui, malgré les intentions de leurs auteurs, tendent parfois moins à respecter cet espace de respiration personnelle, de silence intérieur dont j'ai, nous avons ?, besoin. Très bonne soirée à vous.
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André Page · il y a
La cible est touchée, bravo pour cette belle écriture, Clément :)
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Clément G. Second · il y a
Merci d'être passé, comme cela me touche ! À bientôt, André
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Tnomreg Germont · il y a
De belles confidences entre amies et de beaux partages espérés...
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Julien1965 · il y a
C’est une lettre de l’écriture... Une amie prend la plume pour écrire à une amazone, mais c’est surtout ce lien affectif entre deux femmes meurtries qui ressort de ce beau texte...
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Les Histoires de RAC · il y a
Bien écrit.
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Clément G. Second · il y a
Merci de votre lecture : de vos commentaires, souvent ou parfois, et de votre bienséance attendue, toujours. Clément G.S.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette détermination et cette foi en la vie ! Une invitation à venir soutenir ma Katherine dans son combat acharné contre ce fléau! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante