Rosalie

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Lire, écrire, partager, souffles de vies parallèles ou ancrées dans des réalités  [+]

Image de Été 2018
En pénétrant dans la maison, Rosalie marqua un temps d’arrêt pour habituer ses yeux à l’obscurité toute relative de la salle à manger. C’était une grande pièce à vivre où trônait la table familiale, entourée des six chaises qui avaient succédé aux bancs de ferme devenus trop inconfortables pour les échines chenues qui fréquentaient à présent la demeure. A droite, l’énorme buffet orné de faïences colorées faisait face à une grande cheminée ouverte sur un âtre noirci par un usage quotidien, Rosalie ne dérogeant qu’exceptionnellement, même au plus chaud de l’été, au plaisir d’une flambée vespérale au parfum de résine.
Elle alla s’asseoir au salon pour prendre un repos bien mérité après le jardinage matinal dans la senteur des plantes potagères et les arômes floraux intenses ou subtils des roses, lilas et hortensias. La septantaine encore vigoureuse, elle avait procédé la veille au cirage des meubles en chêne massif et l’odeur de l’encaustique à l’ancienne embaumait les lieux. Un mélange d’âcreté et de douceur imprégnant chaque poutre, chaque pierre, chaque fil de tissu qui décorait table, guéridon, frise de la cheminée et fauteuils tapissiers. Son regard se porta sur les rideaux de fine dentelle qui voilaient de transparence la fenêtre de la façade principale. Un piéton faisait les cent pas devant son domicile, s’approchant, s’éloignant, revenant, en un intrigant ballet. Grand, mince, l’homme promenait une silhouette dégingandée, au comportement ambigu. A la dernière volte-face, plus brusque que les précédentes, comme pour ponctuer une décision enfin arrêtée, il toqua à la porte. Rosalie ouvrit la fenêtre et la fragrance miellée des genêts vint se mêler aux émanations de cire.
— C’est pourquoi ? demanda-t-elle d’un ton abrupt.
Décontenancé, l’individu s’approcha lentement, un timide sourire aux lèvres.
— Bonjour Rose, tu ne me reconnais pas ?
Rosalie l’examinait d’un air circonspect. Ces sourcils épais qui surmontaient des yeux d’un bleu intense, ces lèvres charnues entr’ouvertes sur de petites dents carrées, la fine arête du nez ne lui étaient pourtant pas étrangers. Ce n’est que lorsqu’il se passa la main dans son abondante chevelure, d’un air embarrassé, découvrant ainsi une cicatrice bleutée posée en accent circonflexe sur la tempe gauche que la lumière jaillit.

— C’est toi Pierrot ? C’est pas Dieu possible !
— Eh oui, c’est bien moi ! répondit-il dans un large sourire.
— Mais entre donc mon lapinou.
D’instinct elle avait repris le petit nom affectueux qu’elle lui donnait jadis et qui paraissait aujourd’hui bien incongru pour qualifier le quadragénaire qui la serrait si chaleureusement dans ses bras puissants.
Attablés face à face, humant l’arôme corsé d’un café brûlant, ils se couvaient mutuellement des yeux, submergés par une même émotion.
Comment aurait-elle pu reconnaître en cet homme, l’enfant fluet qu’elle avait recueilli, un soir d’octobre 1943, dans la petite ferme que son mari et elle exploitaient au cœur de la campagne vannetaise ? Elle l’avait découvert prostré dans l’étable, se réchauffant à la chaleur des vaches, dans les effluves puissamment acides de la paille embousée, le visage ensanglanté. Il leur avait raconté la fuite de sa famille qui avait rejoint un petit groupe encadré par des résistants, les longues marches de nuit, la fatigue, la peur, la faim et la rencontre terrifiante de cette patrouille allemande, les tirs des soldats, son père qui lui avait crié de fuir, la balle qui l’avait juste éraflé, la terreur décuplant ses forces dans une course effrénée à travers les bois de chênes, de châtaigniers et les buissons de lande griffue. A force de confiance mutuelle et d’amour, son appétit de vivre était revenu auprès de cette famille unie dans le secret. Rosalie l’avait appelé Pierrot à cause de son caractère un peu lunaire et lui Rose, comme une offrande à sa tendresse. A la libération de la Bretagne en août 1944, il avait pu participer au grand jour à la vie de la communauté. S’ensuivirent deux années de paisible bonheur et d’espoir insensé, chevillé aux tripes, hors de toute vraisemblance, jusqu’à cette visite du maire qui leur annonçait que Pierrot/David était recherché par un oncle émigré en Australie, seule famille connue à ce jour. Quelques lettres puis ce long silence, trente ans où chacun avait vécu sa vie, la fondation d’une famille et une vie professionnelle bien remplie pour l’un, le veuvage, l’installation à la ville voisine, le départ des enfants aux quatre coins de France pour l’autre, jusqu’à ces improbables retrouvailles, sources de tant de joie.
C’est bras-dessus, bras-dessous qu’ils allèrent flâner le long des quais de La Rabine, deux promeneurs bercés par les mêmes souvenirs, le regard accroché au vol des mouettes ivres de liberté.

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JAC B · il y a
Dès le début l'atmosphère campe une histoire de famille avec de jolies descriptions d'un intérieur dont le vide est ciré, pomponné par sa propriétaire. On se doute que l'absence aura des mots à dire ...Et puis...C'est une belle histoire tendre et émouvante, une résilience du destin, merci PLUMAREVES.
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M BLOT · il y a
J'adore cette histoire pleine de charme !
Je me permets de vous inviter à lire et soutenir
L'empreinte des souvenirs
Vos voix seront les bienvenues.
MERCI

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Mame Soda MALE · il y a
Une histoire émouvante que l'on aimerait bien lire plus souvent.
Félicitations !
Vous avez tout mon soutien et je m'abonne avec plaisir.
Accordez moi une petite balade dans "Entre justice et vengeance" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Marie-Françoise · il y a
La tendresse de Rosalie pr cet oiseau me touche, belles descriptions, j’ai bcp aimé je vote et vs invite à venir déguster mon Lapin Brun
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Adlyne Bonhomme · il y a
Une belle et émouvante histoire, beaucoup d'émotions
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Adlyne Bonhomme · il y a
Une petite invitation si vous souhaitez lire mon lire mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale. Merci de soutenir
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Utilisateur désactivé · il y a
Une belle histoire émouvante couronnée de belles retrouvailles. Beaucoup de sensibilité à la lecture de ce texte. J'aime beaucoup. Et votre pseudo "plumareves" est tout aussi magnifique et empreint de rêves !
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Djany Bonnard Parolière · il y a
une histoire émouvante et touchante ..... Dans la même ligne d'écriture que" Rosalie" j'ai écrit une nouvelle
longue éditée chez Edilivre... "c'est le bon dieu qui l'a voulu" . https://www.edilivre.com/media/books/9782332612496.jpg. ... Merci pour votre passage sur ma page .. Je me suis abonnée au passage

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M. Iraje · il y a
Une belle immersion en pleine campagne. On peut même y sentir l'odeur de l'herbe fraîchement coupée !
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Diamantina Richard · il y a
Un très joli texte et de bien belles retrouvailles. J'aime beaucoup votre sensibilité qu'on retrouve souvent dans vos haïkus proposés sur le post du forum tenu par Yasmina et avant LBC
Bonne journée

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Plumareves · il y a
Merci beaucoup Diamantina pour votre joli commentaire et votre soutien.
Je participe effectivement avec plaisir au sympathique post sur les haïkus où nous partageons de beaux moments. :-))

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Saint-Maur · il y a
Marie a raison... à la fois simple et touchant, merci pour ce beau moment... je vous donne mes voix
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Plumareves · il y a
Merci à vous Saint-Maur pour votre soutien et votre ressenti qui me fait chaud au coeur. :-)

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