Roissy-Nantes

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« Dans un village de La Manche dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait il n’y a pas longtemps un hidalgo… ».

Bla Bla Bla… Encore une de ces histoires de chevaliers, se dit Donna, désespérée, en fermant le vieux grimoire. Qu’est-ce qui m’a pris de choisir littérature médiévale ?

Enfermée depuis quelques jours dans son appartement nantais, elle ne peut plus supporter de lire les exploits de Lancelot, Arthur et toute la clique. Elle a besoin d’une pause, de lire un roman moderne, un polar, une BD. N’importe quel bouquin fera l’affaire pourvu qu’il ne mette en présence ni princesse en détresse, ni mage barbu, ni Graal, ni prénom bizarre.

Grande, mince, presque maigre, elle ne fait pas partie de ces sportifs qui avalent les kilomètres en armure moderne : écouteurs, leggings rose fluo, baskets derniers cris. Elle, sa raison de vivre, c’est la littérature. En ce moment, c’est une passion plus facile à assouvir que le sport, mais les bibliothèques sont fermées, les boîtes à livres menottées. Il reste le monde virtuel pour répondre à son besoin d’évasion.

Elle erre sur la toile et tombe sur un site internet spécialisé dans les histoires courtes. Elle s’abonne très vite à certains auteurs qui réussissent à amener en 2 ou 15 minutes suspense, humour ou poésie à son quotidien solitaire. Sous le pseudo de « Donna qui short » elle vote, like et commente. Au fil des lectures, elle se prend au jeu, et décide elle aussi de prendre la plume.

Elle utilise ses connaissances en romans de chevalerie pour les transformer en aventures de héros modernes. Sous son clavier, naissent entre autres Lancelot le plombier, Arthur l’ébéniste ou Iseult la conseillère matrimoniale. Elle découvre avec joie ce sentiment de flou artistique entre l’imaginaire et le réel. Elle n’est plus vraiment seule dans son appartement, plus vraiment seule dans sa tête.

Au même moment, dans la banlieue parisienne, Abdul s’ennuie ferme, lui aussi. Il faut dire que sa passion, c’est le ciné. Mais pas n’importe quel cinéma ! Monsieur se passionne pour l’âge d’or, le cinéma d’auteur, le cinéma italien. Les réalisations d’Iran, d’Espagne, de Corée n’ont aucun secret pour celui que la cité appelle « Abdul Ciné ». Abdul, ce qu’il préfère par-dessus tout, ce sont les courts métrages. Il est accroc au rythme rapide et bien entendu à la chute, cette surprise finale qu’on espère autant qu’on redoute. Son abonnement Netflix ne le satisfait pas complètement, il a épuisé le stock des courts métrages en accès libre. Il faut donc sortir des sentiers battus et chercher le format court en littérature. La nouvelle, le Très très court : voilà la solution.

En quelques jours, sa routine du matin devient le café TTC : un sucre, trois nouvelles lues au hasard. Il s’abonne aux publications de « Donna qui short » pour sa plume parfois folle, souvent justicière et toujours philosophique.

Au fil des forums, des votes, des encouragements, Donna qui short et Abdul Ciné se découvrent des points communs. Ils finissent même par tomber amoureux. C’est une histoire de fous, mais après tout, 2020 est bien l’année où le monde est devenu dingue.

Le virtuel, c’est sympa, mais il y a des limites. Les amants se donnent donc rendez-vous à Nantes, lorsque ce ne sera plus dimanche.

Arrive enfin le 2 juin, Abdul prend un car Roissy-Nantes. Le véhicule blanc rouillé est si vieillot que sa bande de copains le traite de fou en le voyant monter. Le paysage défile lentement, le heaume chirurgical n’est pas une partie de plaisir, mais rien de peut assombrir l’humeur d’Abdul.

Le bus arrive enfin à Nantes. Donna l’attend sur le parking avec sa 2 CV. Abdul s’étonne en ouvrant la portière du tas de ferraille. Sur le fauteuil, une boule de poil l’empêche de s’assoir.

— Je te présente mon compagnon. Il est gros, plus têtu qu’un âne, il ne pense qu’à manger et dormir. Mais malgré les apparences, il est fidèle et futé. Je l’ai appelé San Chow, c’est une race chinoise. Les amants éclatent de rire, ils sont fous, fous amoureux. Ils ont des milliers d’aventures à vivre, des centaines de projets et peu importe si ce ne sont que des châteaux en Espagne.

— Où va-t-on, ma douce et folle amie ?
— Chez ma sœur Castille ? Au fond de son jardin, il y a un moulin à rénover. Il suffit de remonter ses manches. On pourrait y ouvrir un ciné librairie, si ça te dit !
— J’adore l’idée du moulin à vent ! C’est géant !
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