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Rock'n Roll Suicide

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Claire Le Coz

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FINALISTE
Sélection Jury

Il roule lentement, fenêtre ouverte. Comme si il allait quelque part, qu'il était attendu, qu'il cherchait quelqu'un, ou qu'il avait rendez-vous. Il s'invente des histoires. Ça le fait sourire deux minutes. Deux minutes pas plus. Déjà il fait plus sombre. Déjà la nuit imprègne les rues. Moins de visages à croiser, moins d'histoire à inventer. Des gouttes de pluie commencent à s'écraser fines sur le pare-brise. Ça fait un tout petit bruit comme ça, même pas vraiment un bruit, une impression de bruit. De triste, aussi. De putain de triste. Ç'aurait pu être une belle soirée, avec des étoiles accrochées qui auraient brillé tout là-haut. Comme des promesses. Comme les lucioles qu'on fixe gamin, ou les bougies du sapin, de la magie de trois sous, qui coûte rien du tout. Comme une nuit peinard, à pouvoir s'allonger quelque part, un coin plus loin à la sortie de la ville. Comme quand il allait camper avec son père y a un sacré foutu bout de temps. Mais c'est juste une soirée de semaine, une soirée de pluie, et puis le cafard qui comme ça s'invite sur le siège passager. Y a pas un brin de place pourtant. Duvet, sweet à capuche, thermos avec trois gouttes de café passé au fond, sac de papiers qu'il a pas jeté, toute une petite vie administrative, de bulletin de salaire, de relevé de banque, de contrats d'achat, payable en trois fois, de crédits en veux-tu en voilà, et autres traites et échéances, des papiers à plus savoir qu'en faire. Un feu peut-être ? Bah non, il s'y accroche encore comme un couillon. Il pourrait en avoir besoin, un jour. Sous le siège, des vieilles baskets, va savoir si le cafard les a pas chaussées, parce que les images de chaque soir depuis deux jours, hop, les revoilà qui courent jusqu'à sa caboche en remettre un coup. Y a toute sa vie qui tient là aussi depuis deux jours. Un néant. Un fatras. Rien. Plus grand chose. Des vestiges. Des bouts d'un quelque chose qui a été, qu'y est plus.

Un jour t'es là, sur le bord de ton joli petit pavillon, pour lequel tu t'es endetté pour deux vies, mais c'est pas grave, parce que t'as un foutu bon job, une foutue santé, que t'es prêt à en chier pour y coller un joli gazon vert en plastique, et qui sait, peut-être même une balancelle, une fontaine, un barbecue mastoc, et tout plein de trucs comme ça jusque sur le perron de ton joli pavillon où se balance le foutu joli petit cul de la femme de ta vie. Ta femme. Et pis t'es jeune. Et puis tout va, la pluie, pas la pluie, la nuit noire ou pas, les étoiles collées en plein dans la rétine tous les putains de foutus jours de la semaine. Et tout ça tu penses le conjuguer à tous les temps, ça doit être ça le problème, t'as toujours été un foutu cancre, et voilà ! T'as bien foiré la conjugaison. Qu'est-ce qui s'est barré en premier, déjà ? T'as sauté quoi ? Pas la voisine, ça, t'as évité le piège, t'as été un bon gars. Peut-être l'accord, la terminaison, c'était quoi le sujet, rappelle-toi ? L'usine a fermé. C'est vrai, t'aurais pu te refaire mais t'es pas arrivé à accrocher un autre wagon. Alors tu t'es laissé traîner, t'as arrêté de te raser, de passer ta chemise, ton pantalon, pis t'as arrêté de te lever, de te doucher, de parler à ta femme, arrêter de la toucher, t'avais trouvé des amis : bouteille, canapé, et télé. T'as pris un peu de bide, un peu de barbe. Juste une mauvaise passe, t'allais te reprendre et puis bien le droit de souffler un peu. Alors les impayés se sont entassés. Pas grave te restaient ta femme et puis ta jeunesse. Marrant comme l'une a entraîné l'autre hein ? C'est comme si en une nuit, elles avaient comploté pour toutes les deux pour foutre le camp sans plus jamais donner de nouvelles. Le choc. T'as creusé un peu plus ton canapé. T'as eu la visite des huissiers. T’enchaînais les rimes. T'allais être poète, et ton petit pavillon, il allait être vendu aux enchères, pour moins que ce que t'avais déjà remboursé.

Il roule lentement, il a fermé la fenêtre. La pluie tombe drue, à rien y voir à deux mètres. Il essuie de temps à autre le pare brise avec un bout de manche. Il y voit que dalle. Il ne va nulle part, il n'est pas attendu, il ne cherche rien, il n'a rendez-vous avec personne. Il avance droit devant. Ça le sert à la gorge, cette foutue pluie, ça lui remue les boyaux au dedans, mais c'est peut-être les trois gouttes de café foutu qu'il a quand même bues. Alors il allume l'auto-radio, comme ça, comme un robot, sans conviction. Peut-être juste pour dire au cafard de fermer un peu sa gueule. Et puis là, dans ce merdier fini, un instant de grâce. Si on lui avait dit qu'un jour, il aurait presque la trique pour Bowie... Ça part comme il roule, tranquille, lentement, un peu comme une soirée au coin du feu, avec un pote comme y en a toujours un, qui gratterait sa guitare en fredonnant. Il marque le rythme, puis le rythme accélère un peu, lui aussi d'ailleurs. Le cafard y moufte pas un mot. Rien. Il se tient à carreau. Et puis ça monte, et les roues elles t'envoient des gerbes d'eau comme des feux d'artifices. Il roule, plus vite, la voix plus puissante encore, il roule plus, il vole. Et puis les étoiles, bah elles sont droit devant. Comme le plus gros des gros platanes qui serait sorti d'on ne sait où et se serait planté là, lui aussi, juste devant.

PRIX

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Sandra Dullin · il y a
Mes votes renouvelés.
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Dranem · il y a
Je découvre par hasard ce texte rudement bon... on dirait du Raymond Carver... comme dans le script d'un read movie !
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Ginette Vijaya · il y a
Un drame très bien écrit. Mes votes renouvelés .
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Luce des prés · il y a
Je découvre et je vote . +5
J'ai écrit un haïku d'hiver, si ça vous dit...

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Lison Zonco · il y a
C'est prenant. On le voit, on roule avec lui malgré le peu de place de l'habitacle, on entend Bowie, on voit les étoiles...
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Eva Dayer · il y a
On se laisse embarquer dans la nuit et le désespoir...
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Magalie F. · il y a
waouh, c'est fort et empli d'émotions si bien décrites qu'on vit tout avec le personnage. j'ai adoré ma lecture. merci !
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Jean-Claude Renault · il y a
Quand la vie finit par se conjuguer à l'imparfait, il ne reste parfois qu'un impératif.
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Loodmer · il y a
Grammaire de la vie mal conjuguée. Bon texte, entaché de qq fautes, mais l'important c'est le thème et le style.
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Marie · il y a
Le ton sonne juste pour ce texte efficace !
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