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Magnien décrocha son téléphone en or massif, donna des ordres puis se dirigea vers la sortie du 36 quai des Orfèvres. À l’intérieur d’une Lamborghini Aventador vert pomme, le lieutenant Leblanc attendait, une main gantée de cuir posée sur le volant, et de l’autre, tenait une bouteille de champagne crachant sa mousse. Magnien s’installa à ses côtés, prit la bouteille et la jeta sur le siège arrière. « Pas pendant le service », maugréa-t-il.

— Chef, j’ai eu les six numéros. Vous ne vous rendez pas compte ? Je peux vous dire merde et me barrer. C’est génial, non ?

— Ce n’est pas au vieux singe qu’on apprend à faire la limace.

— La grimace, mon capitaine. Six millions d’euros. Incroyable ! Et vous, combien avez-vous gagné ?

— Ne nous emballons pas, Leblanc. Ce gosse compte sur nous, et sa mère, fichée S, l’a probablement kidnappé pour l’emmener en Syrie et rejoindre le père de Théo, suspecté d’être un, un quoi déjà ?

— Toujours ces problèmes de mémoire, mon capitaine.

Les yeux fermés, Magnien s’enfonça dans son siège, les mains jointes, les pieds remontés sous ses fesses. La posture, inconfortable les premières minutes, devait lui permettre de se reconnecter avec la réalité.

Trente-deux minutes et vingt secondes plus tard, le tête-à-queue effectué maladroitement projeta la Lamborghini et son contenu contre le mur de la maison des parents de Théo. Sonnés, mais vivants, les deux OPJ se dégagèrent in extremis de l’amas de tôles, juste avant l’explosion du réservoir.

— Merde ! Vous m’avez demandé de passer au crible les appels provenant du téléphone portable de la mère du gosse et...

— Bon Dieu ! Ne me dis pas que tu les as oubliées !

— Chef. Les fadettes sont restées dans la boîte à gants.

La chaleur devint insupportable. N’écoutant que son courage – la chance sourit aux audacieux ou aux cons, d’après Magnien – Leblanc se précipita dans la voiture en flamme. Magnien observa, impuissant, ce qui ressemblait plus à un suicide qu’à un geste héroïque. Il s’éloigna du brasier et, après avoir brisé les scellés, pénétra dans la maison, seul.

La porte grinça sur un couloir sombre. Magnien écarta les toiles d’araignée qui encombraient le passage. Soudain, des pas le rattrapèrent. Il se retourna, le Glock dégainé. « Ne tirez pas! Chef ! C’est moi ! ».

— Leblanc ! Qu’est-ce que c’est que cette tenue ? Et les fadettes ?

Leblanc, noir de suie, déchiffra sur les pages noircies, le compte-rendu rédigé avec soin par Léon, le ripeur*.

— C’est mon neveu.

— Quoi ton neveu ?

— C’est lui qui a rédigé les conclusions du rapport. C’est incroyable. Il n’y a pas une seule faute de français. Sa grammaire, écoutez comme elle chante à vos oreilles.

Le capitaine haussa les épaules en soufflant.

— Lieutenant, tu passeras voir le mécano pour une petite révision, quand on sortira de ce taudis. Donne-moi la torche.

Magnien prit les devants et se dirigea vers l’escalier. Le mobilier était sommaire. Dans la chambre des parents, un lit esseulé. Plus loin, la chambre de Théo. Un lit, une table et une chaise. Une armoire, mais pas de vêtements. Pas de jouets. « Spartiate pour une chambre d’enfant », pensa-t-il. Les tiroirs étaient vides. Il s’assit et observa. Des murs ocre. Une frise bleue gravitait à mi-hauteur. Elle représentait à l’infini un cerf, une biche et un faon. « Une famille », pensa-t-il.

Au pied du lit, un détail faillit échapper à leurs regards habitués aux scènes de crimes : une rainure sur un centimètre de long. Magnien fouilla une enveloppe au fond de sa poche. Il l’ouvrit et posa sur le bureau les photos prises par l’identité judiciaire. L’une d’elles montrait la chambre de l’enfant.

— Sur la photo de l’ IJ, les traces n’y sont pas, fit remarquer Magnien. Le lit a été déplacé il y a moins de 48 heures. Quelqu’un est venu ici. Aide-moi Leblanc.

Ils soulevèrent le lit et le déposèrent contre la fenêtre. Le capitaine s’agenouilla et passa une main sur le sol, scrutant le moindre défaut. Une légère dénivellation. Leblanc extirpa de son gilet technique un couteau papillon.

— D’où tu tiens ça ? interrogea Magnien.

— La cousine de mon cousin*, répondit Leblanc.

— Fous-toi de ma gueule ! Pourquoi pas le chien de ma chienne, pendant que tu y es.

Le couteau fit levier et souleva la lame en bois. Magnien la déposa à côté et dirigea la lampe torche vers le trou. La cache devait contenir une dizaine de cahiers, couverts d’une écriture enfantine, celle de Théo.

— Chef, regardez sur celui-ci. Cette photo sur la première page, on dirait vous, mais en plus jeune.

— Ce logiciel est bogué. Allez, finie la récréation. Bye Bye, Leblanc.

Une voix d’outre-tombe mit fin à la séance de simulation. Magnien ôta son casque de réalité virtuelle, puis sa combinaison recouverte de capteurs. L’opérateur, derrière sa vitre, lui fit signe de quitter la pièce. Le directeur de la PJ le reçut dans un bureau attenant.

— Qu’en pensez-vous, Magnien ?

— Recalé. Trop de fantaisie.

— Je m’en doutais. Pendant que je vous ai, le ministre m’a demandé d’activer le projet RoboPol. J’ai proposé votre nom comme bêta-testeur. Voici le cahier des charges. En résumé, nous devons déployer la nouvelle génération de droïdes policiers dans deux ans, au plus tard. Les élections approchent. Je compte sur vous.

« RoboPol ! Quel nom stupide ! » pensa le capitaine, tout en réintégrant son emplacement de stockage. « Pourquoi vouloir absolument remplacer une génération de droïde policier fiable, qui a fait ses preuves ? » Il ferma les yeux. Un voyant rouge s’alluma sur son torse. Quand il passera au vert, il sera rechargé, prêt au service.

*Notes de l’auteur. Ripeur : policier le moins gradé dans un groupe d'enquête ; cousin : informateur, indic

PRIX

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Nelson Monge · il y a
Un mélange de classicisme désuet et d'une vision de l'avenir particulièrement réussie. Mes voix ! Si les intrigues dans l’Amérique des années 1950 vus intéressent, peut-être apprécierez-vous mes "Métaux brûlants" aussi en compétition ... ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/métaux-brûlants
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Oscurio De Syl · il y a
Très bien dosé, au moment où on se dit que c'est trop fantaisiste, le personnage l'exprime. Et la fin sublime le tout. Bien joué !
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Patrick Gibon · il y a
des robots pieds nickelés, marrant et prémonitoire, bien croqué Jacou!!!
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Chateaubriante · il y a
un projet qui pourrait voir le jour dans quelques décennies ?
un bon texte teinté d'humour

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Jade Laris · il y a
Recherché à tous points de vue.
Mes encouragements.

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Constantin Louvain · il y a
Ce "robocop" à la française ne manque pas d'humour. Mes voix vous accompagnent.
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Sandrine Michel · il y a
Un très bon récit et une belle écriture
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Gislaine morel · il y a
Incroyablement bien ecrit, quel talent ! Merci jacou..
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Jean Calbrix · il y a
Une lecture agréable et une chute étonnante. On ne s'attend pas se retrouver dans une SF ! C'est proprement fabuleux ! Bravo, Jacou ! Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire mon sonnet "Roberto" si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/roberto
Bonne journée à vous.

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JARON · il y a
Bonjour Jacou, j'aime bien l'idée de robots flics, un sujet bien traité avec humour sur la robotique, une belle anticipation de la police du futur. Mes voix avec plaisir. Si toutefois vous avez un instant pour découvrir "mondes parallèles" en finale du court et noir, merci d'avance, j'ai essayé à travers cette fiction futuriste de sensibiliser l'opinion à la sauvegarde de notre planète. En attendant belle fin de journée à vous. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mondes-paralleles-1
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