"Robert, pharmacien, et vous ?"

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Née à La Rochelle, fille de la mer par excellence, je me plais aussi à la montagne, adepte de la randonnée, du canoë, mais également du bricolage, création artistique, tout un mélange qui se  [+]

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La salle du petit bistrot du quartier des musiciens est pleine à craquer. Pour sa première édition de « rencontre intergénérationnelle et plus si affinités » le patron, un ancien junkie, a fait fort. Dans son réduit, pas moins de cinquante-huit tables minuscules reçoivent déjà les éventuels couples qui se formeront inévitablement à la fin de la soirée.
Assis au milieu de ce microcosme urbain, Robert sue gentiment et s’éponge fébrilement. Il a répondu présent à ce rendez-vous des plus hétéroclites, souhaitant dénicher l’âme sœur en la personne, peut-être, de cette jeune fille, cheveux entortillés, sac en jute et jupe inexistante qui vient de se glisser sur la chaise en face de lui. Elle lui sourit sans lui parler et le détaille d’un œil circonspect. Son regard va et vient entre ses lunettes à double foyers, sa cravate trop serrée, son pantalon noir habillé et ses baskets aux pieds qu’il a mis afin de paraître plus jeune.
— Sandra, caissière, trente-quatre ans, deux enfants et vous ? ancien prof de gym je parie ? balance-t-elle sans ménagement en mâchouillant un chewing-gum fraise.
— Heu oui, comment vous avez deviné ? répond-il trop heureux qu’elle ait commencé la conversation et l’ai pris pour un professionnel du sport, lui, comptable adepte du canapé télé et dimanche au musée.
— Les shoes pardi ! Mon père a les mêmes, quoi que...
Silence gênant, sourire crispé. Surpris d’être pris en défaut par ce qu’il pensait être un atout, Robert rebondit là où il peut.
— Et vous la jupe, sympa, ma mère a la même, quoi que...
Rires hauts de la fille face à un Robert se surprenant lui-même de tant d’audace. La clochette du changement de table retentit le délivrant d’une suite embarrassante. La donzelle se lève et lui glisse subrepticement à l’oreille « petit coquin » puis s’éclipse en lui adressant un clin d’œil complice très vite remplacé par une distinguée au chignon serré.
— Mathilde, quarante-huit ans, professeur de latin grec et vous ?
A sa vue Robert se sent nettement moins emballé que par la petite Sandra et répond d’un ton neutre.
— Robert, soixante-quatre ans, informaticien.
— Ah, je pensais plus...enfin je croyais moins...les baskets...réplique-t-elle presque dégoûtée en baissant les yeux vers les pieds d’un Robert décontenancé.
Il fixe la dame et s’entend dire avec tout l’aplomb possible du menteur professionnel.
— Je fais beaucoup de sport en plus de mon travail.
— Ah, réplique-t-elle encore une fois, non, ça ne sera pas possible entre nous, je suis danse et musique classique.
— Dommage, susurre-t-il soulagé de ne pas lui plaire.
La sonnerie résonne, ils se serrent la main par politesse dans un signe de tête contenu. Une jolie blonde aérienne s’assoit sans prévenir et attaque, incisive.
— Vous fumez ? Moi je fume, ça vous gêne ? Oui, ça doit vous gênez, vous faites du sport, hein ? j’aime bien le sport, je cours, à cause de la cigarette, belles baskets que vous avez là, j’en ai des belles aussi, j’les ai pas mises, pas ce soir, ce soir, c’est soirée escarpins, je compte bien danser, vous dansez ? Oui, vu que vous êtes sportif, mais les baskets, pas évident sur cette piste, ici c’est bien, j’aime bien le patron, il a du style, vous vexez pas hein, vous êtes différent du patron, lui c’est un musicos, faut le voir à la basse, un vrai pro ! si après tout ce bazar vous avez pas trouvé chaussure à vot’ pied, vous m’en réservez une, hein ?
La jolie blonde s’éclipse joyeuse vers une autre table. Robert la suit des yeux. Il n’a pas pu en placer une mais qu’importe, il n’aurait pas survécu à son flot de paroles. Instinctivement il s’éponge le front et regarde ses pieds interdits. Aurait-il fait le mauvais choix ? Du coup il ne pense plus qu’à ça et c’est contracté qu’il voit se poser face à lui une dame avisée mais muette. Quelques secondes passent, Robert tente.
— Je m’appelle Robert, j’ai cinquante-deux ans, je suis ingénieur.
— Moi c’est Jacqueline, je ne vous dirais pas mon âge, ça ne se fait pas, je suis postière et je précise que j’aime mon métier, avec tout ce qu’on entend sur la poste !
— C’est très bien postière, vous savez, tous les métiers se respectent.
— Vous êtes bien aimable...vous aimez le tennis, oui certainement vu vos chaussures, moi aussi, on va bien s’entendre et la randonnée aussi ?
— Le tennis, oui oui, tennis, randonnée, tous les sports quoi !
— Parfait, je vous donne mon zéro six alors, on se rejoint tout à l’heure ?
La cloche tinte, délivrant Robert d’un oui difficile à prononcer. Il est à la limite de la nausée, il a trop chaud, ses courtes entrevues le saoulent.
Il doit subir pourtant une dentiste sans cabinet, une chômeuse active, un libraire élégant, une charmante boulangère pendant que petit à petit les couples qui se sont formés dansent en se collant dangereusement.
Subtilement s’invite Geneviève à la table d’un Robert écœuré.
— Je vous préviens commence-t-il presque cassant, moi je suis un comptable tranquille et je ne suis pas sportif, les baskets, c’est pour faire plus jeune parce que j’ai dépassé les soixante-cinq et vous ?
— Moi ? Et bien j’ai fait comme vous !
Et joignant le geste à la parole, elle pivote sur le coté, soulève ses bas de pantalon et découvre des baskets inattendues, roses fuchsia, lacets vert fluo. Robert se ressaisit, surpris de la tournure des événements.
— Alors vous aussi vous avez cru que cela vous aiderez à trouver l’âme sœur ?
— Oui, j’y ai cru, acquiesce Geneviève en le fixant et se rapprochant de lui et j’y crois encore malgré mes nombreux printemps...
Sourire intense de la belle aux yeux qui pétillent, étonnement de son partenaire qui croit comprendre ce qu’elle veut dire et qui n’en revient pas. Après le grand cirque du bistrot, ce serait donc la piste aux étoiles ? Malgré ses baskets aux pieds Robert attrape la main de sa nouvelle amie et l’entraîne se fondre au milieu des danseurs enlacés au son d’un slow des plus langoureux.
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Claudine · il y a
Comme quoi ča tient qu'à un pied ou deux ;)
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Billie L · il y a
oui, parfois à peu de chose, merci Claudine
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Bertrand Pigeon · il y a
de belles baskets font
rencontre savoureuse^^+5

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Billie L · il y a
Merci Bertrand !
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Vive Robert et Geneviève... j'ai aimé l'originalité de votre écrit : les rencontres affectives successives... cela prouve qu'il faut être authentique et rester soi-même pour rencontrer la bonne personne, celle qui vous correspond, qui vous est destinée ! Bravo.
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Billie L · il y a
merci Dominique !
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Laureline Maumelat · il y a
l'habit ne fait le moine, les baskets ne font pas le sportif et c'est tant mieux! bravo, c'est très drôle
si ça vous dit http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/vengeance-13

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Billie L · il y a
merci laureline ! oui j'irai sur votre lien lire votre "vengeance"
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SakimaRomane · il y a
Yes! Ça a marché :)
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Louise Calvi · il y a
Et c'est parti pour un tour de piste.
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Elena Moretto · il y a
A chaque basket son métier, mais elles se réunissent toutes sous l'égide de l'amour.
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Don Quichotte · il y a
J'ai bien aimé votre texte.
Mais je ne suis pas convaincu par le principe de ces rencontres "flash"...
D'ailleurs j'ai rencontré mon épouse en tentant de draguer son amie.
Au début je ne lui trouvais vraiment rien d'intéressant, à part son originalité.
Et cinq ans après je l'épousais.
"De mon temps"... cela ne se passait pas en cinq minutes chrono!
Et cela fait cinquante ans que cela dure.
Alors !

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Billie L · il y a
Robert est venu tenter sa chance aux rencontres "flash" comme vous dites, il a à priori trouvé "chaussure à son pied" pour combien de temps ? peut-être juste le temps d'une soirée....et oui, à notre époque, la mienne est presque la votre, on se rencontrait différemment, les bals, les fêtes de famille et j'en passe, autre époque, autre style...autre résultat...
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Chantane P. · il y a
mon vote pour un bon moment de lecture
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Billie L · il y a
Merci Chantane !
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Utilisateur désactivé · il y a
un speed dating réussi pour Robert & Geneviève... tous mes voeux et votes... Irez-vous parier chez moi ???
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Billie L · il y a
Merci Lise....je suis joueuse, alors peut-etre banco !