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Robe rouge

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ZI AN

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Avant de plonger dans mon sommeil superficiel, je passe un coup de fil à la maison pour confirmer que je suis bien monté dans le train. Ce soir, je n’ai pas trouvé de siège libre. Je suis adossé à la barre de maintien
C’est la dernière fois que je monte dans le RER pour rentrer chez moi. Douze ans déjà que je suis un usagé de la ligne A entre Fontenay sous Bois et la Défense. Le matin dans un sens, soir dans l’autre sens. À la même heure que tout le monde, apparemment. Sauf évènement exceptionnel, sur le trajet du retour, j’ai l’habitude de m’endormir jusqu’à Nation, l’avant-dernière station. Debout ou assis. Tout cela est réglé comme un coucou suisse. Mais il m’arrive aussi de lire, quelques fois de parler à quelque voyageur se trouvant à côté de moi. Enfin, le plus souvent, collé à moi. Quelques nuisances olfactives s’invitent parfois à l’échange. Pour ce rendez-vous quotidien avec des milliers de personnes, dont je ne connais qu’un petit nombre, je porte un soin particulier à mon apparence, notamment vestimentaire. Le foulard que je noue autour de mon cou est aussi un refuge parfumé pour mon nez quand l’agression est trop forte.
Cet épisode pendulaire qui se déroule cinq jours sur sept, onze mois par an conditionne aussi mon algorithme psychologique. J’ai conceptualisé un partage du monde en mondes. Il y a le mien dont les limites sont Fontenay sous Bois et la Défense, et les autres qui s’étendent de part et d’autre de ces deux bornes. Le terme de mon voyage est un mur que je n’ai jamais franchi. Un jour peut-être, je le traverserai.
Soudain, la rame ralentit puis s’immobilise, me sort de mon sommeil. Selon moi, on se trouve entre Châtelet et Gare de Lyon. Je ne reconnais pas cette station. Je suis passé là ce matin. Le matin je ne dors pas. Elle n’existait pas. Je ne peux pas imaginer qu’on ait pu la construire dans la journée qui s’écoule entre mon aller et mon retour. Le clinquant du décor et du mobilier confirme l’impression de neuf qui se dégage du lieu. Pas d’éclairage artificiel. Des puits de lumière qui laissent pénétrer la clarté du jour. À moins que ce ne soit une station aérienne. Pas de nom, non plus.
Une foule nombreuse vient décupler la densité humaine déjà élevée. En face de moi, sans que je ne l’aie vue arriver, se trouve une fée. Sortie d’un rêve. Le mouvement de tassement provoqué par le départ de la rame la précipite contre moi. Sa robe rouge ne dissimule rien de ses formes. Je sens toutes les courbes sur mon corps. Elle passe ses bras autour de mon cou pour s’accrocher à la barre de maintien. Sans la moindre gêne elle colle sa bouche contre la mienne. Me gratifie d’un baiser qui n’a rien d’un baiser de cinéma. Il me rappelle la première fois que j’ai embrassé une fille ou plutôt qu’une fille m’a embrassé. J’étais trop timoré pour en avoir pris l’initiative. Après tant d’années, je n’ai guère changé.
La légèreté du tissu qui la drape m’interdit toute possibilité de dissimuler le trouble qu’elle provoque en moi. Je me sens parfaitement éveillé. Chaque mouvement de la rame nous rapproche un peu plus. Mes bras maintenus prisonniers le long de mon corps par les deux passager qui se trouvent à côté de moi, me sont d’aucune aide pour consolider ce corps à corps impudique, bien qu’indiscernable dans la masse compacte des passagers.
Ses lèvres ont une saveur de gelée royale. Assurément, c’est une reine.
Son parfum indéfinissable, ne me parvient pas comme une odeur ordinaire. Une osmose exquise, au milieu de ce train devenu l’écrin de notre étreinte d’une suavité enivrante, fait de nous un seul être, un seul parfum, une seule saveur, annulant toutes les effluences du quotidien des transports en commun.
J’aimerais que la station suivante soit à l‘autre bout de la terre. Que notre idylle ne finisse jamais. Je m’aperçois qu’autour de nous ne se trouvent que des couples enlacés. Aux postures plus lascives les unes que les autres. Dans le tunnel faiblement éclairé la lumière de la rame diminue, enferme dans sa nébulosité l’intimité de ces amours singulières. Une musique langoureuse masque le bruit des roues sur les rails.
C’est comme si des volutes d’opium transportaient mon esprit et faisaient voler mon corps. Le vieil usagé de la ligne A du RER, mendiant du bonheur que je suis, se demande si ce ne serait pas ça le paradis.
Le ralentissement brutal annonçant l’arrivée au prochain arrêt met fin à notre étreinte. Je veux crier pour la retenir, mais aucun son ne sort de ma bouche. Mes bras refusent de m’obéir pour la retenir. Je suis pétrifié. Collé à la barre de maintien. Je vois la robe rouge engloutie dans la foule pressée qui ne pense qu’à se rapprocher des portes pour descendre au plus vite.
La fée sortie du rêve y retourne sans un regard. Dans notre proximité fusionnelle, je n’ai même pas vu ses yeux. Maintenant elle est trop loin pour que je puisse espérer les voir.
Comme d’habitude, je me réveille. Je vois sans le regarder le panneau Nation. Le deuxième arrêt après celui-ci est le mien.
Mon dernier voyage est terminé.
« Fontenay sous Bois. Attention à la marche en descendant du train. »

PRIX

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Klelia · il y a
Ça donne envie de prendre le RER....
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Arlo · il y a
Un excellent moment de lecture. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème * sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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Keith Simmonds · il y a
Bien écrit, mais un peu inquiétant, ce récit ! Mes votes ! Mon “Gros père Noël” est en compétition pour le Grand Prix Hiver 2018. Une invitation à le lire et le soutenir si le cœur vous en dit ! Merci d’avance !
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ZI AN · il y a
Merci!
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Abi Allano · il y a
Un songe troublant. Vous avez mon soutien.
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Christine Campia · il y a
Merci Daniel !! Encore un joli moment de lecture !!! :-)
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Katia Sartelli · il y a
J'ai tout ressenti, comme toujours... :-)
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ZI AN · il y a
C'est l'unique gloire de l'auteur que d'imaginer une lectrice ou un lecteur (Français non inclusif) ressentir les vibrations qui passent à travers les mots.
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Pascal Depresle · il y a
Joliment écrit. Mes voix. Sans contrepartie je vous invite à prendre un billet pour mon 7h24, en lice dans la même catégorie, merci. http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/7h24-1 Mais j'ai beaucoup d'autres choses qui vous attendent.
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ZI AN · il y a
Merci. Je me dépêche il ne me reste que 13 minutes et je n'ai pas pris mon billet.
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ZI AN · il y a
Moi, bien sûr! Ce n'est que de l'imagination. :-)
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Marie-Hélène Moreau · il y a
Très joliment écrit ! Que celui qui n'a jamais eu ce genre de petites pensées de demi-sommeil en prenant chaque jour le RER se désigne...:-)
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