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Road trip

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L'Ombre

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Je mets mon vieux sac en toile usée sur le dos, et je me dirige vers la porte du garage. Doucement, je pousse la porte qui s'ouvre en grinçant. Au milieu de la pièce vide, une forme sous un drap blanc poussiéreux. Je me dirige lentement vers elle, et délicatement, je soulève le drap. Puis je le laisse tomber par terre et j'observe cet instrument qui me faisait tant frémir quand j'étais jeune. Doucement, je caresse le cuir de la selle, puis je frôle les poignées, pour finir par toucher délicatement la roue avant. Cette roue qui autrefois m'a emmené si loin... A ce contact, il me revient tant de souvenirs... Des souvenirs de cheveux dans le vent, des souvenirs de liberté, des souvenirs de vie... Il se dégage encore de la roue cette odeur de goudron chauffé par le soleil... Incroyable qu'au bout de tant d'années cette odeur soit restée... Puis je monte sur la selle et je saisis le guidon. Encore une fois un flot de souvenirs m'assaille... Tous ces moments où je roulais avec ses bras enlacés autour de moi, où je la sentais appuyer sa tête contre mon dos... Je tremble... Je me souviens d'elle, ses cheveux blonds qui dépassaient du casque blanc, sa chemise à fleurs, son blue jean troué, montant sur la selle... "J'ai vécu tant de choses grâce à toi ma petite mob..." dis-je en lançant mes paroles dans l'écho du garage. Avec émotion, je mets mes pieds sur les pédales et je saisis les poignées. Puis je commence à tourner sec le pédalier et j'actionne l'accélération. Alors commence à sortir du moteur ce doux vrombissement sourd que je n'avais pas entendu depuis tant d'années... Je vibre de tout mon être. Je mets mon casque noir, que je n'avais pas mis depuis bien... trente cinq ans! Puis je remonte la béquille et c'est parti. Je tourne la poignée d'accélération et je quitte mon garage, je laisse ma maison derrière moi, je fonce sur la route. A nouveau cette sensation de liberté m'envahit, le vent me fouette le visage, il n'y a plus que moi, la route, ma mobylette, et toi. Quand je revois cette route, quand je prends ces bosses qui n'ont pas changé, je ne revois que ton visage, je ne sens que ton souffle chaud dans mon cou, je ne sens que tes bras qui s'enlacent autour de moi, je n'entends que ton cri de plaisir quand je prends de la vitesse. La route s'étend à l'infini devant ma roue, je me sens enfin maître de ma vie, plus de médicaments à prendre, plus de télé pour me montrer la souffrance du monde, plus rien pour me rappeler la réalité. Non, ne me retenez pas, je suis parti bien loin de vous et je ne reviendrai pas, je suis parti à sa recherche avec ma mobylette, je ne regarderai pas derrière moi, je ne regarde que devant moi, les champs, les vaches, les moutons... Le soleil brille, l'infini du bitume s'étend sous mes yeux, je me crois sur la route 66. Face à moi, se dessine une forêt. Oh oui mon amour, cette forêt nous la connaissons bien, c'est celle où nous nous sommes rencontrés. J'entre dans les arbres sur la route étroite, et puis je vois l'endroit "E" où je t'ai vue pour la première fois : tu étais devant ce banc de pierre, avec ton blue jean troué, un blouson de cuir, tu étais agenouillée devant ta bécane qui n'avait plus d'essence. Ce jour là j'ai remercié "le coup de la panne"... Je m'étais arrêté près de toi, te dévorant des yeux. J'ai offert de te ramener sur ma mobylette, tu as accepté et c'est la première fois que j'ai senti tes bras s'enrouler autour de moi. Aujourd'hui, si je refais ce chemin, c'est parce que je suis parti en croisade, je veux te retrouver, ma belle de nos vingt ans. Je sais bien que je ne te reverrai pas à cause de ce jour de pluie qui t'a été fatal, mais je veux retrouver ton souvenir, je le désire. Je sors de la forêt et j'arrive au milieu des champs de blé où nous avons couru tous les deux tant de journées, ces champs que nous avons si souvent longés sur nos mobs, cette route que nous connaissions par cœur, cette route que nous avons longtemps animée des vrombissements de nos moteurs. Non, je ne te retrouve pas totalement. Je continue, j'accélère et me voilà devant une grange. On le connait bien aussi le foin de cette grange, où nous avons passé tellement de temps enlacés. Je ralentis jusqu'à m'arrêter. A l'intérieur, il fait sombre comme la première fois où nous y sommes entrés. La même odeur et chaleur se dégage. Mais tu n'y es pas. Alors je relance la grande pétarade de mon moteur. La route est cahoteuse, je m'accroche aux poignées pour ne pas tomber, je sens aussi tes bras se resserrer autour de moi. Le compteur ne descend pas au dessous de soixante dix, et une autre sensation me revient. Je sens ma mobylette comme au premier jour, je l'écoute et la comprends : son souffle chaud qui s'échappe, les vibrations qu'elle créées, le bruit qu'elle laisse échapper... Oh oui, elle est heureuse de sortir enfin. De sentir le goudron défiler sous ses roues. Elle est enfin en action. Elle avait peur que je l'aie oubliée. Mais comment oublier les sensations que j'ai vécues sur elle? J'ai vécu tellement de moments magiques avec elle... Toutes ces journées où nous sillonnions le pays tous les trois, ma mob, mon amour et moi... Toutes ces routes que nous avons prises, tous ces endroits où nous sommes allés, toutes ces bosses, tous ces nids de poules que nous avons pris... Je réalise alors que j'ai atteint le but de ma croisade... Là où tu es, là où tu reviens dans mon cœur, là où je te retrouve ma belle, c'est sur cette mob, sur la route, c'est là que nous avons vécu nos plus beaux moments. Non mon amour, je ne t'oublierai jamais, je ne quitterai plus la route, c'est là que tu as conquis mon cœur, au cours de nos nombreux road trips en mobylette. C'est donc le dernier que je vivrai, je n'ai plus aucune raison d'arrêter celui-ci.

PRIX

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