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Nous étions sur la terrasse d’un café parisien, le ciel était gris autour de nos chocolats chauds, et ton nouveau livre était posé sur la table. Tu avais noué tes cheveux auburn en chignon bas et seulement deux mèches libres encadraient ton visage lumière. Si je te regardais dans les yeux, tu les détournais, parce que tu étais plutôt fuyante et douce, un peu comme si tu n’étais pas sure d’avoir le droit d’exister, comme si il fallait laisser de la place, s’effacer dans l’atmosphère et devenir nuage. Pourtant, tout hurlait en toi, de la houle dans ton encéphale jusqu’à l’électricité dans tes orteils, et ton corps entier embaumait l’aura des gens hors du commun.

Quand nous nous asseyions dans ce café, ton préféré sur la rue de Rivoli, tu commençais par attraper la couverture qui était laissée sur le dossier des chaises, et tu la dépliais sur tes genoux. Ensuite, tu allumais une cigarette, le pouce écorché par le dysfonctionnement de ton briquet et la flamme vacillante entre tes mains pour protéger du vent, et tu inspirais puis exhalais la fumée qui s’envolait entre les molécules de dioxyde de carbone des autres humains en terrasse.

Le garçon te connaissait, et il esquissa un sourire en te voyant ; je le soupçonnais d’être un peu amoureux ou déstabilisé, mais il tentait de ne rien laisser paraître et demanda d’un ton détaché notre commande – deux chocolats chauds s’il vous plaît –, avant de tourner les talons en luttant pour ne pas se retourner. Et pourtant, il aurait voulu absorber chaque trait de ton visage et en imbiber sa rétine. L’iris comme un diaphragme, le message nerveux des photorécepteurs jusque dans le cortex visuel, pour ne rien oublier et surtout pas toi.

Mais si il savait, tu avais à peine ressenti sa présence et tu regardais les passants du trottoir d’en face, les pupilles noyées dans la foule pour t’oublier entre les chairs, et ton esprit divaguais trop loin, trop vite. Je te demandai alors ce que tu pensais du garçon, d’un ton sarcastique parce que je connaissais déjà ta réponse, et après une bouffée de cigarette, tu avais penché la tête sur le côté en murmurant : « tu sais, ça ne m’intéresse pas ». Oui c’est vrai, je savais.

Ce jour là, tu m’avais expliqué que la vie n’était que l’antichambre de notre grand accident cosmique. Il existait un parallèle où nos esprits s’élevaient dans les étoiles – tu pouvais enfin les goûter –, et nos corps se disséquaient pour exister enfin à part entière dans l’univers. L’amour n’était qu’un faux-semblant qui permettait de donner un peu de consistance à notre électrocardiogramme et justifier nos pulsions sexuelles irrépressibles et nos émotions incontrôlées tout en gardant la face.

Tu tapotais ton clope pour laisser mourir les braises encore grésillante sur le cendrier, en gardant une main autour de ta tasses brûlante, et tu soupirais d’ennui parce que rien ne valait la peine, à tes yeux, avant l’alunissage. Alors, les secondes s’étiraient en minutes, en heures, en journées, trois cent soixante-cinq ça fait long, seulement une année contre des dizaines encore. Comme l’impression de vivre dans un sablier et d’être un grain de sable, ça s’écoule lentement, et c’est dur de respirer, le visage aplati contre le double vitrage, tu sais, je vais finir asphyxiée d’un ton désinvolte parce que ça a trop peu d’importance.
Et souvent, en parlant de la mort, les gens disent s’éteindre ; toi tu voulais t’allumer.

PRIX

Image de Printemps 2019
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jusyfa *** · il y a
Un texte excellent, le style est vif et clair, votre plume est talentueuse. Bravo ! Je vote et je m'abonne.
Julien.
Si je ne l'ai pas encore fait, Je vous propose une nouvelle (policier) en lice du GP été :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
Si vous êtes déjà passé(e), je vous prie de m'excuser et de ne pas tenir compte de ma proposition.
à bientôt peut-être
Julien.

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JACB · il y a
Voilà exposé sans ambiguité notre passage sur terre, éphémère et inconsistant qui n'attend que lumière dans un au-delà supérieur. Oui...peut-être ! Je retiendrai votre style alerte et sans fioriture pour débattre de cette ...évidence. Beaucoup d'empathie pour l'égérie de cette histoire.
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De margotin · il y a
Bonne chance
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Poete Intranquille · il y a
365 jours c’est long c’est pour ça qu’il y en a qui compte les années en tours de soleil. Votre très beau texte - dont on ne sait pas à la lecture s’il a été écrit par une fille ou un garçon parce qu’il aurait pu être écrit de la même façon par l’un ou l’autre - permet en tout cas de partager votre très belle sensibilité
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Alunissage · il y a
merci pour ce commentaire ça me touche beaucoup
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Christopher GIL · il y a
Un texte étrange, mystérieux, au style pas commun mais j'ai aimé justement! Mes voix pour vous!
J'ai également une histoire à lire, si cela vous tente! :)

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Alunissage · il y a
merci merci beaucoup.
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M. Iraje · il y a
Quand tout finit en cendres, Rivoli reste un souvenir ...
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Alunissage · il y a
Poétique Miraje
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Champolion · il y a
Une fois dépassée la stupeur au contact de l'étrangeté des mots et des tournures de phrases,on peut se laisser bercer et goûter enfin tout le charme de ce texte.Un peu comme ces bonbons fourrés dont la véritable saveur est cachée au coeur...
Mes voix
Champolion

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Alunissage · il y a
oh merci Champolion je suis très touchée !
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Vivipioupiou77 · il y a
j'aime beaucoup la dernière phrase ....."toi tu voulais t'allumer", elle donne toute son ampleur au texte bravo
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Alunissage · il y a
oh c’est gentil. merci
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Marie · il y a
Bravo pour l'exposé poétique de cette philosophie... J'invite à lire les annees lumieres pour un atterrissage retour !
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Alunissage · il y a
merci ! j’y vais de ce pas
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coquelicot Coquelicot · il y a
mes voix pour ce récit enlevé et cette amie fantasque, au charme indéniable
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Alunissage · il y a
Merci joli coquelicot
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