Rivière ennemie

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Finaliste
Jury

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Été 2020

Une grosse boule de froment mangeait le ciel. Le soleil était généreux, il nous invitait à croquer la dernière journée de l’été.
J’ignorais ce que dirait Greg pour clore la parenthèse enchantée de nos amours, j’attendais, l’impatience électrisait mes sens. Ensemble nous avions vécu notre première fois, perdant notre innocence dans la nonchalance des jours sans fin. Pour célébrer nos adieux, j’imaginais un présent en forme de talisman, une adresse griffonnée sur un papier, et la nuit je rêvais de mots qui engagent, une promesse aux allures de serment, pour l’éternité.
Le saule baignait ses longs rameaux dans la rivière endormie, elle miroitait comme les écailles d’une couleuvre en plein midi. L’air était chargé de plomb, le silence interrompu de rares trilles, une mésange audacieuse bravait l’astre à son zénith.
Sur le torse cuivré de Greg les feuilles dessinaient des pastilles d’or, elles fuyaient dès que ma bouche cherchait à les gober. Mes cheveux blonds mêlés à sa tignasse brune, sa peau de satin contre l’opale de la mienne et nos corps chauffés à notre passion brûlante, à peine si nous sentions les rayons du soleil nous pénétrer avant d’endosser les lourds manteaux de l’hiver.
J’avais soif d’eau, mais c’est à sa source que je m’abreuvais. J’aimais tout de lui, l’âcre parfum de sa sueur, ses lèvres juteuses et les picots de sa barbe naissante, douce douleur au creux de mes cuisses, son sourire et ses silences, il parlait peu. Nous reprenions notre souffle avant de nous aimer encore. Blottie au creux de ses bras, je léchais sa peau dont je humais le parfum, à jamais mêlé aux senteurs de l’herbe sèche. J’entendais battre son cœur, rassurée de tant de vie, me perdant dans ses yeux noisette tandis que ses paumes épousaient mes formes. Et déjà j’avais faim de lui.
L’azur se gouachait de lumière épaisse, des vaguelettes de chaleur ondoyaient à la surface du courant, j’attendais. Il parlera bientôt, me disais-je, avant de l’inviter en moi.

Privé de sa grande sœur, Pierrot s’ennuyait à la maison. J’étais sa deuxième maman. Il n’avait sans doute pas compris pourquoi je l’abandonnais, par une si belle journée, au milieu des valises ouvertes, parasol ficelé et ses jouets empaquetés. Alors il avait échappé à la surveillance des adultes, chacun imaginant qu’il était auprès de l’autre.
Ses jambes fluettes avaient trottiné sur le sentier de terre, ornières arides et poussière grise. Elles avaient traversé les champs d’éteule dont les tuyaux acérés piquetaient son tendre cuir, les ronces des mûriers avaient zébré de pourpre ses genoux ronds. Il avait cheminé, tête nue sous le cagnard, criant mon nom de sa voix cristalline dont le zézaiement nous amusait tant, l’air soufflait entre ses perles de lait, la petite souris venait de passer. Il avait perdu ses espadrilles, retrouvées plus tard, une ici, l’autre ailleurs, avant de rejoindre la plage où la famille s’installait par habitude, ignorant que j’abritais mes amours avec Greg au sein d’une anse étroite, suffisante pour accueillir deux corps emmêlés. Il s’était époumoné à m’appeler tandis que je me repaissais de mon éphèbe.
L’idée lui était venue de se rafraîchir avant de poursuivre ses recherches, assuré de trouver sa grande sœur, il se jetterait dans ses bras câlins, bientôt cajolé et bercé. Elle lui raconterait l’histoire de l’ours Pimpon qu’il aimait tant. Il allait, confiant dans la vie, à six ans, on avance droit devant.

Greg décida de se baigner. Je le suivis, longeant les pierres plates qui nous mèneraient à l’onde claire. Il se tourna brusquement vers moi, agrippa mon épaule, un peu trop fort, je ne pouvais fixer son regard tant le soleil rasant m’éblouissait, alors il entama une phrase d’un ton monocorde, c’est du moins ce dont je me souviens, se racla la gorge et déclara : « Il faut que je te dise quelque chose… » 
C’est à cet instant que j’aperçus une poupée désarticulée ballottée par le clapot, elle portait un tee-shirt identique à celui de Pierrot, coiffée des mêmes cheveux blonds, plaqués sur sa jolie frimousse. Je me jetais à l’eau, hurlant son nom, toussant et crachant, me noyant à demi. Ma brasse était lourde, les flots ennemis me ramenaient vers la rive, Pierrot filait dans le courant. La paisible rivière montrait ses crocs, freinant mes efforts à rejoindre l’enfant, une ogresse prête à nous avaler dans ses tourbillons. Des algues filandreuses entravaient mes chevilles, une camisole de glace se vengeait du feu emmagasiné tout l’été tandis qu’un banc de carpes m’accompagnait en un funeste cortège. Je ne criais plus, lorsque je parvins enfin à hisser mon petit frère sur la berge, j’entrepris les gestes qui sauvent, comme je l’avais vu faire dans les mauvais films. Pierrot ne se réveillait pas. Inondée de rivière et de larmes, j’appelais Greg à la rescousse, épuisant le maigre souffle qui me restait.
Il se tenait debout sur la berge, immobile, statue de sel tétanisée par le malheur, et lorsque je relevai une nouvelle fois la tête, il avait disparu, emportant ses effets, à l’exception des épilobes que j’avais tressés pour lui.

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Mapie Soller · il y a
Superbe! Mes 5 voix!
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Mapie !
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Arnaud Cresson · il y a
Merci pour ce moment envoûtant et effroyable à la fois. La mort a bien des visages.
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Chantal Sourire · il y a
Merci à vous, Arnaud !
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Nino De La Negra · il y a
Une écriture fluide au service d'une tragédie, bravo !
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Nino !
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Line Chatau · il y a
Un texte magnifiquement écrit, toutes mes voix pour le soutenir!
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Line !
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Alain Maréchal · il y a
Sans voix, mais mes 5 voix.
Un texte poignant servi par une belle écriture.

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M. Iraje · il y a
Avec tout mon soutien à nouveau.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, M Iraje !
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Fid-Ho Paul · il y a
Mes voix pour ce beau texte! Un drame plein de poésie!
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Chantal Sourire · il y a
Merci beaucoup !
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Constance Dufort · il y a
Une belle plume pour un texte poignant. Comme on peut être aveugle... Bonne chance pour la finale.
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Paul Jomon · il y a
Je reviens saluer ce texte qui met à mal les amours estivales.
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Sylvie Neveu · il y a
La tragédie est là, la passion, la légèreté en toile de fond. Bucolique solitude
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Sylvie !

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