Reviens en chartreuse

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Le dépaysement, ils n’ont que ce mot à la bouche. Comme une formule magique, censée tout régler, effacer mes bêtises, me donner une deuxième chance comme ils disent. J’ai écouté le sermon de la Juge, elle avait l’air fatiguée, fatiguée de me voir, de me dire à peu près toujours la même chose, sans résultat. Mais c’est vraiment la dernière fois, j’aurai dix-huit ans dans trois mois, soit je me tiens à carreau, soit je vais directement à la case prison, comme mes potes, tous majeurs au moment des faits. Elle sait bien que j’ai pas le choix, impossible pour moi d’aller en taule, je ne supporte pas d’être enfermé, ça me rend fou, je peux même devenir violent. Au foyer, chaque fois qu’ils ont voulu m’empêcher de sortir, j’ai pété un plomb, j’ai hurlé, tout jeté par terre, cassé ce qui me tombait sous la main. Mais la plupart du temps je suis plutôt calme, à condition qu’on me fiche la paix. Je ne cherche pas la bagarre, je fais ce qu’on me dit de faire, les éducateurs pensent que je me laisse entraîner, que le problème vient de mes mauvaises fréquentations, je les laisse dire. C’est vrai que cette fois j’en ai marre, j’aimerais me faire oublier, qu’on me lâche un peu les baskets, alors pourquoi pas aller me mettre au vert, histoire de changer d’air, voir autre chose. La famille d’accueil habite dans un petit village en Isère, on m’a fait voir des photos, mais j’ai pas trop regardé, ça doit être un trou perdu, je m’en fous, trois mois c’est vite passé. J’ai fait le trajet depuis Paris en train, et une voiture m’attend à la gare de Grenoble. Si on peut appeler ça une voiture, cette vieille caisse pourrie qui doit avoir au moins cent ans, comme son propriétaire, un papy barbu aux cheveux blancs. Plutôt bavard le papy, ça me va bien, j’ai pas envie de faire la conversation. On quitte la ville en longeant les quais, on passe sous les cabines du téléphérique, les bulles qui montent à La Bastille, je t’emmènerai si tu veux, super, le papy croit que je suis venu faire du tourisme ! Il ne prend pas l’autoroute, soi-disant pour me faire visiter la région, mais plutôt parce que sa vieille guimbarde ne doit pas dépasser les soixante kilomètres à l’heure...Je ne suis pas très rassuré sur les petites routes, mais j’ai le temps de regarder, c’est plus beau que la banlieue, si tu veux on ira faire une rando, d’accord papy si ça peut te faire plaisir. On arrive enfin à Saint Pierre de Chartreuse, c’est içi gamin, voilà la ferme. On est accueillis par les chiens, les chats, les poules en liberté dans la cour, à peine le temps de sortir mon sac, la fermière est devant moi, avec un large sourire et un grand verre de jus de fruit, tu dois avoir soif. Moi c’est Denise, la femme de Paul, elle me fait visiter, après le repas du soir elle me montre ma chambre, et dès que je m’affale sur le lit je m’endors. Le lendemain, c’est le coq qui me réveille à l’aube, et aussi les coups frappés à ma porte pour me dire que le petit-déjeuner est prêt. A peine le temps d’avaler mon café et manger une tartine, direction la chèvrerie, pour la traite, et la fabrication des fromages. L’après-midi est plus tranquille, je peux aller boire une bière au village, regarder les jeunes du coin tourner en mobylette sur la place, ça doit pas être marrant tous les jours d’habiter dans ce bled. Mais finalement je m’y fais bien, à la ferme pas moyen de s’ennuyer, il y a toujours quelque chose à faire, s’occuper des chèvres, les emmener au pré, conduire le tracteur, et la bouffe est bonne, Denise est contente que je me « remplume », bientôt je suis tout bronzé, un vrai montagnard ! Les jours passent vite, certains matins je vais vendre les fromages au marché avec Denise, une ou deux fois par semaine je pars en balade avec Paul, il m’a bien eu avec ses cheveux blancs, en pleine forme le papy, j’ai du mal à grimper aussi vite que lui, ça le fait bien marrer ! Il m’emmène au Grand Som, une belle bavante, mais la vue là-haut c’est du lourd, je fais des photos, je l’écoute réciter les noms des sommets, je dormirais bien là, sous les étoiles... Je commence à la kiffer, cette montagne, et les villageois sont cool, ils m’appellent par mon prénom, ne posent pas de questions, ils ont l’habitude que les fermiers accueillent des jeunes de la ville, et pour eux c’est naturel, pas la peine de chercher plus loin. Ils me font confiance, me demandent même parfois de leur rendre service, leur faire une course, leur donner un coup de main aux champs. Mais septembre est déjà là, il va falloir que je reparte, chaque fois que j’y pense ça me fait mal au ventre, Paul essaie de me changer les idées, il me fait visiter la région, le Monastère de la grande chartreuse, le funiculaire de Saint Hilaire du Touvet... mais le cœur n’y est pas, les paysages sont beaux mais dans ma tête c’est tout noir, un tunnel sans porte de sortie. Un matin Paul réussit à me tirer du lit pour une dernière randonnée au pic de Chamechaude, et une fois au sommet il veut savoir, qu’est-ce qui te tracasse gamin ? Tu sais, tu peux rester aussi longtemps que tu veux, tu n’es pas obligé de repartir maintenant, qu’est-ce qui te presse ? Alors je lui lâche tout, c’est vrai que rien ne m’attend dans le 93, pas de boulot, pas de formation, mais une seule chose importante, le jour de mes 18 ans, pas pour être adulte, ça je m’en fous, le droit de vote et toutes ces conneries, mais ce jour-là je vais pouvoir lire mon dossier à l’Aide Sociale à l’Enfance. Je vais enfin connaitre mon histoire, savoir qui sont mes parents, pourquoi ils m’ont laissé tomber, je ne sais pas si je voudrai les rencontrer, mais j’ai besoin de savoir, je crois que ça me fera du bien, j’aurai moins la rage, je pourrai passer à autre chose. Papy m’écoute, il mange son sandwich sans un mot, et au bout d’un moment il me dit, fais ce que tu as à faire, gamin, et après tu sais qu’il y a du boulot pour toi à la ferme, et tu verras, c’est encore plus beau l’hiver. Crois-moi, reviens en Chartreuse.

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De margotin · il y a
J'aime beaucoup. Je vote.
Je vous invite à découvrir mon nouveau recueil de poèmes en lice au grand prix du manuscrit 2020.
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Vinvin Vinvin · il y a
Une immense tache à effacer avant de commencer sa vie d'adulte.
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Webinarts · il y a
Magnifique !!! Bravo
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Tnomreg Germont · il y a
Bonjour, j'ai adoré cette histoire avec ces personnages pleins de simplicité, contant la vie de tous les jours....le "môme" découvrant au travers de la nature ce qui finalement lui plairait... mais seulement après avoir retrouvé ses racines - Bravo mes 5 voix !
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M. Iraje · il y a
Quelquefois l'humain se laisse adopter par la nature. Une leçon de vie dans un souffle d'espérance.
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Joëlle Brethes · il y a
J'aime BEAUCOUP ce texte porteur d'espoir et qui mine de rien en fait une belle publicité à la région.
L'écriture est "moderne" et les personnages sont attachants. Bravo !

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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour ce dépaysement envoûtant en Isère, Zita ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est aussi en compétition pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Mireille Béranger · il y a
J'ai beaucoup - beaucoup - aimé ce texte. Et j'ai été touchée.
L'écriture est belle, très vivante... Et le thème imposé me semble totalement respecté.
Voilà, en Chartreuse, une jolie découverte méritant amplement cinq voix supplémentaires.
Bravo et merci, Zita.

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Youri Billet · il y a
Un texte très vivant et qui s'inscrit bien dans le paysage. La langue est alerte. Bravo. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/rencontre-a-uriage
Dites moi ce que vous pensez de cette autre rencontre...
Bonne lecture. Youri

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Ginette Flora Amouma · il y a
La voix de la montagne est éternelle. C'est comme un sacrement . Elle ouvre les bras et ce qu'elle donne , c'est la vie .