Rêves éveillés

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Passionné de lecture et d'écriture, j'en ai fait durant longtemps une activité viscérale. Aujourd'hui, je tente d'en devenir un artisan, construisant des histoires piochées dans mes observations  [+]

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Certains matins je me réveille avec le sentiment qu’elles ont habité ma nuit. Les yeux embrouillés, je fixe le plafond. Un léger faisceau de lumière laisse paraître des milliers de particules de poussière. Je ferme les yeux quelques secondes. J’aperçois un visage. Mon cœur s’emballe.
Certains jours je distingue des ombres du coin de l’œil, tellement fugaces, comme un courant d’air. Le temps d’un réflexe, celui de tourner la tête, elle se sont déjà évaporées me laissant dans l’incertitude.
D’autres fois, dans mon jardin, je ressens derrière moi un souffle léger sur ma nuque. Je me retourne brusquement pour les surprendre, mais comme des enfants joueurs, elles disparaissent instantanément, me laissant dans ma solitude.
Je ne peux situer la première fois où je les ai perçues. Peut-être qu’enfant j’en avais déjà rencontrées. Je me rappelle ce monstre dont je parlais souvent à mes parents, une créature aux formes indéfinissables qui venait importuner mes nuits et qui disparaissait au jaillissement de la lumière de ma lampe de chevet.
Ce monstre, j’avais tenté de l’apprivoiser. Me cachant sous la couverture, j’attendais sa venue. Le bruit d’une respiration légère m’annonçait sa présence. Je sortais timidement ma tête en dehors du lit. Je percevais alors deux yeux brillants qui flottaient dans la nuit, comme ceux d’un chat plongés dans les phares d’une voiture.
Sa présence s’est effacée, petit à petit. Mes nuits étaient plus longues, mes rêves moins agités. Parfois je l’invoquais, le recherchais, comme un vieux camarade que j’aurais perdu de vue, et qui même s’il me dérangeait, me manquait pour les même raisons qui me faisaient souhaiter le quitter.
Cette nuit pourtant, il y en a une qui est restée plus longtemps que les autres. Elle se tenait devant moi, au bout de mon lit. Elle me fixait de son regard glacial, car oui, elle avait des yeux. Ses soupirs étaient aussi tranchants qu’un vent du nord, car oui elle respirait. Et ses râles emplissaient la chambre, aussi grinçants qu’un gond mal huilé, car oui elle avait une voix.
Je voulais essayer de rentrer en communication avec elle. J’ouvris la bouche, mais aucun son n’en sortit. Était-ce la peur ? Sûrement. Mais quelque chose en moi me disait que nous ne faisions pas partie du même monde, et que si nous nous voyions, c’était par pur accident.
J’ai fermé les yeux, très fort, j’ai compté jusqu’à cent, puis je les ai rouverts. Au dessus de moi j’ai vu une silhouette qui flottait. Peu à peu, ma vue se précisait, et juste avant de crier, j’ai compris.


Je faisais un rêve récurrent depuis mon enfance. J’étais dans ma chambre mais au lieu d’être dans mon lit, j’étais collé dans un coin d’où je l’observais. Dans mon lit, se trouvait un gamin. Il me fixait du regard en silence. J’entendais sa respiration qui s’accélérait. Et puis il se mettait à crier et je me réveillais.
D’autres fois, j’étais dans un jardin. J’apercevais un homme dos tourné. Je m’approchais alors de lui lentement, et pour qu’il se retourne et que je le vois enfin, je soufflais délicatement sur sa nuque. Mais alors que j’étais sur le point de croiser son regard, je me réveillais.
Enfin, une nuit, je me suis endormi avec l’intense désir de savoir qui il était. Je me suis concentré sur ma respiration, me laissant bercer par le mouvement de mon ventre. Le vide s’est fait en moi, puis je me suis enfoncé dans le sommeil. Il faisait très noir et le silence était intense. Je suis tombé dans le vide profondément puis j’ai sursauté.
Lorsque j’ai rouvert les yeux, j’étais au pied de mon lit. J’ai vu un homme qui dormait. J’ai tenté de m’approcher, mais une barrière invisible m’en empêchait. Puis il a bougé.
Il s’est alors redressé et m’a fixé, longuement. Je voyais bien qu’il avait peur. Il a commencé à ouvrir la bouche, mais aucun son n’en sortait.
Je ne voulais pas l’effrayer. Je voulais comprendre enfin pourquoi il habitait ainsi mes rêves depuis si longtemps ? Je lui disais : « N’aie pas peur. Je ne te veux pas de mal. » Mais dès que je me suis mis à parler, il s’est bouché les oreilles comme si le son de ma voix lui était insupportable.
Puis une lueur s’est imposée dans la salle. Elle venait du plafond. J’ai regardé longuement cette forme curieuse qui flottait au-dessus du lit. Elle m’apparaissait assez flou, mais je croyais reconnaître une silhouette.
L’homme dans le lit avait alors fermé les yeux. Il comptait. Un temps j’ai cru qu’il chantait. Mais la régularité des mouvements de ses lèvres m’ont convaincu que non. J’ai alors essayé de compter avec lui, en lisant sur ses lèvres.
« Soixante-dix » « soixante-quinze » « quatre-vingt deux » « quatre vingt six » « quatre-vingt-onze » « quatre-vingt-quinze » « quatre-vingt-seize » « quatre-vingt-dix-huit » « quatre-vingt-dix-neuf ». Je me suis réveillé. Et j’ai compris.


« Vous m’aviez dit la dernière fois que vous aviez commencé vos voyages astraux dès l’enfance.
- Parfaitement. Mes premières expériences de décorporation datent de l’âge de cinq ou six ans.
- Et où alliez-vous alors ?
- Au départ, je restais dans ma chambre.
- Et que voyiez-vous?
- Moi, qui dormais dans mon lit.
- Et c’est tout ?
- Au départ oui, mais une nuit, il s’est passé quelque chose d’étrange.
- Vraiment ? Et quoi donc ?
- J’étais dans ma chambre, et je me voyais dormir, toujours d’en haut, collé au plafond. Puis j’ai senti une autre présence dans cette pièce. J’ai commencé à balayer l’ensemble de l’espace, et j’ai vu, dans le coin, une silhouette, très discrète, comme une ombre. Mais ses yeux semblaient s’illuminer dans la nuit, vous savez, comme lorsqu’un chat se fait surprendre par les phares d’une voiture.
- Et que faisait cette silhouette dans votre chambre ?
- Rien, elle restait assise à m’observer, enfin à observer le petit garçon que j’étais alors, en train de dormir. Une fois peut-être, j’ai vu que nous, enfin qu’ils se regardaient, mais ensuite cette silhouette ne s’est plus jamais présentée.
- Avez-vous perçu d’autres phénomènes de ce genre, dans d’autres endroits ou à d’autres moments ?
- Oui, en effet, mais bien plus tard, plusieurs décennies après. Je survolais mon jardin, en pleine journée. A ce moment là, mes siestes étaient propices aux voyages astraux. Je me voyais alors en train de jardiner, mais parfois une ombre semblait s’approcher de moi, derrière moi, très proche de ma nuque. Et dès que je me retournais, elle s’évaporait.
- Et avez vous réussi à voir qui elle était ?
- Non, mais j’étais persuadé qu’il s’agissait de la même entité que celle qui squattait ma chambre lorsque j’étais gamin. C’était une évidence.
- Qu’avez-vous fait ensuite ?
- J’ai tenté à chaque fois de retrouver cette silhouette. Mais plus les années passaient, moins ses visites étaient régulières. Alors moi-même j’ai arrêté mes voyages astraux. Jusqu’à la nuit dernière.
- Que s’est-il passé cette nuit ?
- J’ai compris. Je m’étais endormi après une journée harassante. Je ne m’étais pas du tout mis en condition pour partir dans un de ces voyages. Habituellement, je me concentre sur ma respiration, et je pense très fort au lieu dans lequel je souhaite me rendre. Mais hier, je me suis endormi comme une pierre, un de ces sommeils sans rêve, vous voyez ?
Alors à un moment donné j’ai ouvert les yeux. J’ai vraiment cru que j’étais réveillé. Mais très vite j’ai senti que mon corps se soulevait, attiré par le plafond, comme un aimant. Puis une fois collé au plafond, j’ai braqué mon attention sur le lit. J’étais bien là allongé, les yeux ouverts.
Je me suis vu me redresser et fixer le pied du lit. La silhouette était là, et elle me parlait. Elle essayait de me rassurer en me demandant de ne pas avoir peur. Mais il semblerait que ça n’ait pas marché, car j’ai refermé les yeux et je me suis mis à compter. J’ai entendu la silhouette compter également. Arrivé à cent, mon moi allongé dans le lit a regardé le plafond, la silhouette au pied du lit aussi, et simultanément nous avons compris. Nous n’étions qu’un. »
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Jenny Guillaume · il y a
J'ai apprécié cette histoire, tant la construction que votre style :) Je me demande le pourquoi de ce décompte ?
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Marsile Rincedalle · il y a
Les rêves éveillés sont ceux qui se rapprochent le plus de la réalité, mais une réalité souvent trompeuse, alternative.+5*****
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jc jr · il y a
Ces ombres, qui redoutent la lumière et n'apparaissent que dans leur dimensions, où nos rêves viennent parfois y jeter un coup d’œil. J'ai aimé ce dédoublement du narrateur, qui retrouve son unité, lorsqu’il a compris. Mes voix et oserez-vous venir vous perdre dans " le brouillard "...
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Sandi Dard · il y a
Jolie expérience. ..
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Patrick Gibon · il y a
ce texte sent le vécu -ce genre d'expérience m'est arrivé, différemment-.
s'agit-il d'un "dérèglement des sens" comme disait Rimbaud et que revendiquaient les surréalistes ou le reflet d'une réalité des multivers dont nous ignorons tout? dans tout les cas un autre aspect de la réalité qui ne peut être confondue avec les quelques angles de vue que où nous confine le formatage habituel, le cerveau et tout notre corps sont d'une puissance "magique" telle que tout est envisageable!

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Chantal Sourire · il y a
On est bien dans le thème, avec un brin d'effroi, je vote !
Je suis aussi en lice avec soleil nocturne, si ça vous dit de passer, j'ai aussi une fourchette d'or dont je ne suis pas mécontente...En toute simplicité !

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Topscher Nelly · il y a
Mes voix pour ce texte qui flirte avec le fantasy.
Mon"don vous plaira peut-être ?

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Ginette Flora Amouma · il y a
Un phénomène de lévitation ? Ou un problème lié à l'insomnie ? C'est surélevé donc un phénomène paranormal et surnaturel .
Une invitation à découvrir mon texte "la fontaine aux bulles" en lice également . Merci beaucoup .

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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume et un titre attachant pour cette histoire de fantasy, Sébastien !
Mes voix ! Une invitation à venir découvrir Sombraville qui est également en
lice pour le Prix Imaginarius 2018. Merci davance et bon week-end !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Polotol · il y a