Rêves

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C’était le moment que tous attendaient. Ils étaient une soixantaine réunis dans la cale du navire. Certains étaient perchés sur leurs couches, d’autres assis à même le sol, les enfants étaient blottis dans les bras de leurs parents et les jeunes filles dans ceux de leurs amants. Tous avaient les joues creusées, par la faim ou par les larmes, et les traits tirés. Lorsque Mary entra, leurs regards s’éveillèrent et brillèrent à la lueur des bougies.
La jeune fille s’assit au centre de la pièce et, sans prêter attention a ceux qui l’entouraient, elle sortit de son sac de toile un petit tube en métal percé de trous. Tous attendaient dans un silence religieux que nul ne se serait risqué à troubler pour tout l’or du monde. Car ce silence n’avait pas de prix. C’était le silence des grands instants, celui qui précède les tempêtes et annonce les prophètes. Mary porta alors l’instrument à ses lèvres et soudain ses doigts se mirent en mouvement, si rapides que personne ne pouvait les suivre. Alors les premières notes s’élevèrent dans les airs avec la légèreté d’un songe. Mary jouait et, dans l’intimité de son esprit, chacun se laissait aller aux rêves les plus fous...
La musique résonnait dans les oreilles d’Arthur et des grattes-ciel apparaissaient à perte de vue. Il était perché sur le sommet inachevé de l’un d’entre eux, en équilibre sur une poutre. De sa main tendu vers le ciel il pouvait caresser les nuages, qui venaient s’enrouler autour de sa main en soupirant. Un peu plus bas un ouvrier l’appelait pour qu’il se remette à l’ouvrage. La plus haute tour au monde allait bientôt être achevée et ils en étaient les orfèvres.
La musique murmurait dans les oreilles d’Elen et les lumières qui éclairaient la scène lui faisaient plisser les yeux. Mais rien n’aurait su la distraire des pas de danse qu’elle enchaînait et qui la portaient toujours plus haut, comme une poupée de chiffon qu’une petite fille s’amuserait à lancer dans les airs. Puis elle atterrit délicatement sur le sol, sans un bruit, et les lumières s’éteignirent. Les applaudissements résonnèrent.
La musique chantait dans les oreilles du petit Sam, serré contre sa mère, et le soleil de juillet venait sécher ses larmes. Il courrait dans l’herbe de Central Park et ses bras étaient les ailes d’un avion en déroute. Alors qu’il allait se fracasser sur un grand chêne, l’avion parvint dans un dernier sursaut à reprendre de l’altitude et repartit voguer dans les airs. Un exploit digne du plus grand aviateur.
La musique dansait dans les oreilles de Mr. Cooney qui était descendu des quartiers réservé aux gens aisés juste pour l’écouter, et une douce odeur de fleurs séchées vient lui effleurer les narines. Sa Kathleen était là, dans ses bras, et son parfum était toujours le même après toutes ces années, tout comme la saveur de ses lèvres. Derrière eux la statut de la Liberté s’élevait, les écrasant de sa masse. Ils ne lui accordèrent même pas un regard. Leur liberté elle était là, entre eux deux, et elle agitait ses petits poing devant ses yeux neufs qui venaient à peine de s’ouvrir. Et à la vue de ses deux prunelles minuscules, leurs cœurs s’envolèrent.
La musique tournoyait dans les oreilles de la vieille Ida et la douceur sucrée du thé au jasmin vint réchauffer ses membres engourdis. Par sa fenêtre du 17ème étage elle voyait la neige tomber, défiant la noirceur de la nuit et recouvrant les immeubles d’un mince voile blanc. Lentement elle reposa sa tasse sur la table de bois poli, murmura une dernière prière et ferma la yeux. Dans le milieu de la nuit, sa vie monta dans les airs rejoindre celui à qui elle l’avait dédiée patiemment, année après année.
Alors, dans une dernière note qui embrasa les âmes, le tin whistle se tut. Sur le pont du bateau on pouvait entendre un marin criant « Terre ! Terre ! ». Le silence était brisé et les rêves s’égayèrent comme une volée de moineaux. En un instant, tous les passagers présents sur le bateau se bousculèrent au bord des balustrades alors que se profilaient à l’horizon les bâtiments d’Ellis Island, et derrière, si loin qu’on pouvait à peine les apercevoir, se dessinaient les premières tours de New York.
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