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J'écris pour m'amuser, flâner, rêver, voyager. Merci à Toutes et à Tous de votre visite  [+]

Il emprunte la petite départementale, celle qu'ils faisaient à pied son frère et lui pour rendre visite à leurs cousines. Les frênes et les peupliers qui la bordent, forment des taches sombres sur son asphalte.
Il ralentit, le hameau n'est plus très loin, il en aperçoit les toits à travers les feuillages. Meillant et son château tout de ruines et de ronces somnolent, et les champs moissonnés, résonnent de chaleur au cœur de juillet. La vipère rampe sous les pierres des murets tandis que le lézard au ventre bleu et la buse veillent. Quelques vaches regroupées sous un noisetier beuglent d'ennui, un taon vient de lui piquer le cou. Il aspire ce silence empli de souvenirs, balaye la campagne brûlante puis reprend son chemin.
Il ne s'arrête pas à Meillant, il ne monte pas la côte qui mène jusqu'à la maison familiale, il sait que cela ne vaut pas la peine, hier est douloureux, mieux vaut le laisser dormir. Il passe donc, sans lever la tête sur le panneau, la poitrine enfoncée, le cœur à bout de souffle, il poursuit sa route.
Meillant derrière lui, il respire un peu mieux, la campagne aphone pour seul témoin de sa solitude et de sa souffrance. Sous le soleil ardent,ses pas se font lourds et tout son corps ruisselle mais il n'y prête guère attention, car là n'est pas sa priorité.
Dans son ascension folle, lui reviennent par bribes des rires, des visages, des heures pleines d'insouciance, des nuits graves et profondes aussi. La gorge nouée, les yeux humides, il avance droit devant lui, faisant fi du poids sur ses épaules et des morsures du soleil.
Soudain, il s'arrête en haut de la crête, Monastier est là, dressant fièrement ses maisons massives aux murs hauts et épais. En un regard, il en dessine les contours, et repère le chemin de la Brigitte avec son vieux pont romain. Le front embrasé, il regarde sa montre, il lui reste une petite heure avant le rendez-vous, aussi, ne s'attarde-t-il pas sur le paysage qui l'a vu grandir et, désireux de se soustraire aux yeux des villageois, bifurque sur sa gauche et s'avance sur l'ancienne voix ferrée. Il sait qu'en la prenant, il passera bien au nord du village et en atteindra directement la sortie.
De fatigue, d'étourdissement, ses pieds se heurtent à des restes de rails, vestiges d'une ligne fantôme dont le train et les gares sont à présent enfouis dans la mémoire des anciens. Il se rappelle quand enfants, ils prenaient Lucien et lui, cette voie et s'inventaient des aventures qui finissaient dans la Borne, ruisseau dans lequel ils jetaient leurs corps avec frénésie. Il se souvient des mots d'amour murmurés sous des chapeaux de paille, à des yeux doux, à des lèvres que jamais ils n'osèrent embrasser. Elles dansent une à une au fond de sa mémoire ces filles aux silhouettes souples gorgées de jeunesse qui les hantaient toutes les nuits et qu'au matin, honteux, ils n'osaient regarder.
La gare s'annonce, il reconnaît son vieux portail et ses hangars branlants. Le rendez-vous n'est plus qu'à quelques minutes, et il sent monter en lui une sorte d'appréhension qui lui bloque le souffle et lui brise les reins. Éreinté, il prend appui contre la barrière en bois qui encercle la gare, récupère péniblement sa respiration, essuie ses yeux envahis de sueur et, animé d'une curieuse force, se pousse en avant reprenant ainsi sa pénible marche. « Juliette doit maintenant m'attendre » se dit-il pendant qu'il franchit l'enceinte couverte de lierre. Il accélère le pas, contourne le caveau des Brègues et des Cordier, tourne à celui des Saujes, Juliette apparaît dans l'allée, elle le regarde venir à elle. C'était leur cousine préférée et pour elle, oui, il en est aujourd'hui sûr, ils auraient fait n'importe quoi, mais ils ont grandi et comme tout le reste, ils n'ont jamais osé. « Viens » lui dit-elle gentiment « Donne-moi ta main » reprend-elle calmement, lui saisissant le poignet et fondant ses doigts aux siens. Il se laisse faire, son chagrin étant trop grand, trop fort, pour repousser cette main douce et tant aimée.
Sous ses ongles, il sent la pierre et toutes ses aspérités, puis vient le tour du marbre et de ses lettres en or. Les yeux fermés, il peut lire le nom de son frère et la date de sa mort, tout cela, il le sait par cœur. Il sait qu'il repose en paix auprès des siens, sous cette terre qui l'a vu naître. « Tu peux pleurer si tu veux » lui chuchote Juliette tandis que son cœur semble vouloir céder. « Je ne peux pas Juliette, car pour moi, tout cela n'est pas vrai, comprends-tu ? » lui confesse-t-il les yeux rivés sur la plaque mortuaire. « Alors viens, partons. Nous n'avons plus rien à faire ici ». lui dit-elle le ramenant contre elle, pour unir leur déchirure.
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