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Rêve enneigé

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Cléa

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Gwenn souffle sur ses mains gantées pour les réchauffer. Le vent vient de se lever – un vent frais, glacé même ; un vent qui annonce forcément de la neige, pense Gwenn. Il ne manque que ces quelques flocons pour que la magie soit complète : passer Noël sous la neige, c’est son rêve depuis qu’elle est toute petite.
En cette veille de Noël, les rues du centre-ville illuminées et décorées à souhait de petits Pères Noëls et d’étoiles argentées sont bondées de passants qui effectuent leurs achats de dernière minute. Gwenn sourit en voyant une jeune femme sortir d’un traiteur avec une dinde dans les bras ; pouffe en avisant une petite fille tirer sa mère par la main vers une vitrine de poupées illuminées. Très vite cependant, la nuit commence à se poser sur cette ville à l’ambiance festive et les rues se vident progressivement. Ne reste bientôt plus que la jolie blonde, son bonnet en laine enfoncé sur la tête et les jambes pendantes par-dessus le muret sur lequel elle est assise depuis bientôt une heure. Elle a froid, mais ne bouge pas.
-Je peux m’asseoir ?
Gwenn sursaute ; se retourne. Une jeune fille lui sourit derrière son épaule.
-Oui, bien-sûr.
Elle attend que la fille prenne place à côté d’elle avant d’ajouter :
-Mais je ne suis pas sûre que ce soit l’endroit le plus confortable. Les pierres sont gelées et le vent souffle droit sur nous.
La fille hausse les épaules.
-Si tu survis, je pense que je devrais m’en sortir aussi.
Gwenn tourne la tête vers elle. Elle a l’air d’avoir son âge – dix-sept, dix-huit ans, pas plus. Sa peau mate ressort sur son blouson d’un blanc cassé et ses cheveux bruns volettent autour de son visage.
-Qu’est-ce que tu fais, ici, toute seule, la veille de Noël ? finit par demander Gwenn.
La fille garde son regard vissé au loin.
-Je pourrais te poser la même question.
Elle marque une pause, reprend :
-Ou peut-être commencer par te demander comment tu t’appelles.
Une violente bourrasque de vent vient ébranler les deux filles et Gwenn doit porter une main à son bonnet pour ne pas qu’il quitte sa tête. La jeune fille brune ne bouge pas.
-Gwenn. Et toi ?
-Ina.
Gwenn hoche la tête. Ce prénom lui est absolument inconnu. Elle réfléchit un instant, se dit que ce doit être ça, son cadeau de Noël, cette année. Un nouveau prénom, à glisser dans une délicate pochette en soie et à ranger soigneusement, jusqu’à en trouver une utilité.
-J’ai répondu à ta question, soulève alors Gwenn. A ton tour.
-Hé, proteste Ina. J’ai répondu, moi aussi.
Gwenn ne dit rien. Elle se contente de balancer ses jambes au rythme des cloches de l’église qui viennent de se mettre à sonner.
-Répond d’abord, lance finalement Ina. Après, je te dirai tout.
Gwenn sourit – et immédiatement, le vent se fait moins violent, le froid moins mordant.
-C’est... un Noël un peu spécial pour moi.
Ina regarde toujours au loin. Etrangement, cela rassure la jolie blonde, qui continue :
-C’est le premier Noël que je passe sans mes parents.
Elle pourrait s’arrêter là, demander à Ina de prendre le relais. Mais elle s’entend continuer :
-Ce n’était pas vraiment prévu, en fait. Il y a un mois, ils m’ont dit qu’ils avaient une surprise pour moi. Ils m’ont alors annoncé qu’ils venaient d’avoir ma confirmation d’inscription dans une école de commerce très réputée à Paris. Toutes leurs économies y étaient passées, mais j’avais enfin ma place. Sauf qu’ils avaient oublié de me demander mon avis. Et il se trouve que je ne veux pas aller dans cette école. Je ne veux pas faire de commerce. Je veux voyager, je veux découvrir la beauté de ce monde, je veux briller parmi les étoiles !
Gwenn lève une main vers le ciel avec sa dernière phrase... puis la laisse aussitôt retomber.
-Quand je leur ai dit ça, mes parents m’ont rétorqué qu’il fallait bien que je gagne ma vie, et que de toute façon je n’avais pas d’argent pour voyager. J’ai répliqué que l’argent n’était pas le centre du monde, qu’on pouvait faire ce dont on rêvait sans dépenser des sommes astronomiques. A suivi une longue dispute et j’ai fini par claquer la porte de chez moi. J’ai finalement atterri dans le deux-pièces de ma cousine, qui est en voyage humanitaire pour un mois et qui me le prête le temps que je puisse me retourner.
Pour la première fois, Gwenn croise le regard d’Ina. Elle a de grands yeux bruns, clairs, profonds. Gwenn a envie de plonger dedans et de se réchauffer dans ses pupilles couleurs châtaigne.
-Rêver sa vie, articule doucement Ina, c’est ce qui permet de tenir. C’est ce que tout le monde fait. Mais peu sont ceux qui décident de vivre leur rêve. Si ton rêve, c’est de devenir danseuse étoile, alors danse. Si tu rêves d’aller dans l’espace, alors vole ! Et si tu rêves de briller parmi les étoiles, alors vise la lune.
Ina fixe Gwenn sans ciller. Leurs regards se rencontrent enfin ; s’accrochent, s’unissent pour ne plus former qu’un lac d’espoir. Les yeux de Gwenn sont embués. Sa vision commence à se troubler, à se strier de blanc, comme si des interférences étaient en train d’envahir son champ de vision. Elle détourne finalement le regard, pour découvrir de délicates étoiles blanches tournoyant autour d’elle. Petit à petit, le paysage blanchit, puis finit par ressembler à une pâtisserie recouverte de sucre glace.
-C’est beau... souffle la jolie blonde.
-Ce n’est que le début, murmure Ina. Parce que les rêves sont faits pour être réalisés. La preuve : il neige.
Gwenn fronce les sourcils.
-Comment... ? commence-t-elle, mais Ina l’interrompt :
-Il y a des choses qui ne s’expliquent pas.
Gwenn veut répliquer quelque chose, mais Ina l’en empêche. Elle joint son index à ses lèvres et lui fait signe de regarder le ciel. Gwenn s’exécute, les joues rougies par le froid et les cheveux parsemés de glace fondue. Ina passe un bras autour de ses épaules et les deux filles se serrent l’une contre l’autre, profitant de ce spectacle magique.
Puis Ina finit par se décoller de Gwenn. Alors qu’elle la dévisage, intriguée, cette dernière lui désigne une nouvelle fois le ciel du menton. Au même moment, une étoile filante traverse le ciel enneigé. Ina sent le regard de Gwenn se reposer sur elle.
-Il y a des choses qui ne s’expliquent pas, murmure une nouvelle fois la jolie brune.
Gwenn cligne des yeux, et la silhouette d’Ina se fond parmi les flocons pour disparaître dans la nuit étoilée.

Quelques semaines plus tard, les cours ont repris, et la vie aussi. Sans projets concrets et sans argent, Gwenn a dû se rendre à l’évidence et retourner chez ses parents. Les premiers jours ont été difficiles – autant pour elle que pour eux. Puis, las de cette pression permanente qui semblait l’achever un peu plus chaque jour, elle a fini par céder. Il a alors été décidé que, dès la fin de l’année, après avoir décroché son Baccalauréat, Gwenn partirait pour Paris.
Assise à son bureau, cahiers, classeurs et stylos éparpillés devant elle, Gwenn se repasse en boucle dans sa tête ces derniers évènements. Sa dispute avec ses parents, ses projections pour l’avenir, Paris – Ina. Cette dernière n’a pas quitté son esprit une seule fois depuis Noël. Les images de la jeune fille assise à côté d’elle sur ce muret tourbillonnent dans la pièce comme autant de flocons de neige venant se poser sur le sol gelé des rudes hivers. Gwenn est certaine d’avoir vécu cette scène. Pourtant, Ina s’est volatilisée en quelques secondes.
Il y a des choses qui ne s’expliquent pas.
La jeune fille secoue la tête. Puis soudain, elle s’empare d’un stylo, déchire une feuille de son cahier de maths et se met à griffonner dessus. Elle écrit, écrit de plus en plus vite, comme animée d’une fougue intérieure incontrôlable.
Cette nuit-là, Gwenn ne dort pas. Elle écrit, écrit des heures durant, noircit des pages et des pages de son cahier de maths. Au petit matin, le premier chapitre de son futur roman se dessine sous ses yeux. Le personnage principal : Ina. Le titre : Rêve enneigé.
Gwenn réalise alors qu’en cette veille de Noël, la vie lui a offert le plus beau des cadeaux : de quoi exister pour de vrai.
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