Rêve de musique

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J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après  [+]

Tout commença quand je vis sa main blessée. Je devinai qu’elle était fine et belle sous le bandage qui la masquait partiellement. J’eus fortement le désir de libérer et de prendre soin de cette main là car décidément ce n’était pas une main ordinaire. Il vit ou sentit probablement mon regard insistant car il dit :
―Un accident stupide, rien de grave, ce bandage n’est que pure précaution.
Il avait une jolie voix qui me fit rêver de musique. J’avais une soirée à perdre dans cette ville inconnue et je lui demandai :
―Vous connaissez un endroit où l’on peut boire un verre tout en écoutant de la musique ?
―Oh, il y a bien quelques restaurants où l’on joue du jazz mais pas en semaine.
Il lut ma déconvenue, hésita puis osa :
―Maintenant si vous aimez la musique, il y a de quoi chez moi, vous ne serez pas déçue !
La mélodie de sa voix m’inspirait confiance. Le ton était juste. Une octave plus haut ou plus bas et je me serais méfiée. J’acceptai l’invitation et le suivit jusque chez lui, un peu tendue malgré la douceur de l’air qui me mettait des rêves plein la tête.

Sa maison était un vrai capharnaüm. Je trébuchai sur un vieux banjo cabossé qui traînait dans l’entrée. Puis je vis une mandoline éventrée sur le rebord de la cheminée. Il perçut mon inquiétude et s’empressa de me rassurer :
―Ne croyez pas que je les martyrise, je les trouve dans cet état. Je vais peut-être prendre le temps de les restaurer un jour.
J’eus soudain envie d’être blessée.
Cette pensée me ramena à sa main. Il dénoua le bandage et la vue de ses doigts fragilisés me fit frissonner. La porte de la chambre était entrouverte et j’y vis une immense contrebasse qui trônait à côté du lit. Des partitions froissées s’y trouvaient éparpillées. La jalousie m’envahit. Sa main palpitait légèrement et j’eus furieusement envie de ses caresses même si ça devait lui faire mal.

Il me prit doucement sur ses genoux, me regarda pour m’apprécier, passa sa main blessée sur les lignes de mon corps imparfait. Je pensais aux formes voluptueuses de la contrebasse dans la pièce d’à côté et manquais maintenant complètement d’assurance. C’est alors qu’il caressa mes cordes avec la plus grande tendresse que j’aie jamais connue. Je me mis à vibrer, puis à chanter. La main d’abord un peu raide finit par s’assouplir et quand le rythme s’accéléra je me sentis devenir gitane. J’étais une guitare manouche ! Un vent tiède nous parvenait depuis la fenêtre et faisait voleter les rideaux pourpres comme les flammes d’un feu de joie. Puis, épuisé, il me reposa. En manque d’inspiration, il feuilleta ses partitions. Ses doigts devinrent hésitants, maladroits, il tâtonnait, je n’émettais que des sons discordants. Il poussa un soupir. J’étais sûre qu’il allait me laisser tomber pour la contrebasse, à moins qu’il ne décide de partir en voyage. Là, il comprendrait que je serais tellement plus docile et maniable que Madame Contrebasse aux hanches lourdes et épaisses.

Nous eûmes de la visite les jours qui suivirent. Un trombone. Il voulut jouer avec moi des chansons monotones. Sa main est presque guérie. Me gardera-t-il quand viendra l’automne ?
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Kate Jube · il y a
Bravo Pénélope. Ravie de découvrir une autre facette après la voix lors des sessions de Jazz. A bientôt. MarieCat.
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Pénélope · il y a
Merci MarieCat. Tu es la première à découvrir ce texte tout fraîchement publié. Nous aurons maintenant une complicité en chantant "Black trombone".