Rêve d'hiver

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"J'aimerais mieux avoir mon soulier décousu que mon vers mal rimé, et je me passerais plus volontiers de bottes que de poèmes." – Théophile Gautie  [+]

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Ça sentait Noël à plein nez. Où que j'aille, j'entendais ces vieux airs de Noël tourner en boucle partout autour de moi. Dans de petites échoppes, dans les centres commerciaux, dans les écouteurs d'un iPod mis au maximum…

J'adorais cette période de l'année. Les odeurs de mandarines et de cacahuètes me faisaient tourner la tête, je carburais presque uniquement à ça pendant tout le mois de décembre. On ressortait les vieilles histoires du Père Noël, de Saint-Nicolas, et de Jack Frost… Cette dernière était de loin ma préférée. Ma mère me la racontait depuis toute petite et j'y portais une admiration particulière.

Je savais bien que la neige était le fruit d'une réaction chimique, d'un changement d'état, mais c'était tellement plus poétique de croire qu'elle était née des mains d'un homme de l'hiver qui parcourait la Terre en semant le givre et la glace sur ses pas… Je l'imaginais volant et tournoyant autour des gratte-ciel, faisant s'enfuir les oiseaux et apportant une vague de froid sur son passage, semblable à un drap blanc et transparent, givrant les bancs publics et gelant les étangs, secouant les guirlandes et chassant les gens des rues, laissant un New York froid et désert dans les premiers jours de l'hiver.

Je tournai au coin de la rue d'un pas tranquille et débouchai dans une allée bondée, remplie de gens empressés de finir leurs achats de Noël et de rentrer chez eux se poser au coin du feu pour pouvoir profiter de leur famille. Je distinguai quelques personnes qui, comme moi, préféraient flâner au lieu de se hâter, profiter de cette ambiance si particulière, emplie de stress et d'excitation et pourtant si paisible. Mon regard se posait sur les vitrines décorées de mille et une façons, aux allures d'usines à jouets. Les pâtisseries exposaient leurs plus belles créations, gâteaux extravagants et cupcakes enneigés. De petits personnages en plastique côtoyaient les fleurs en sucre et semblaient représenter en miniature ce qui se passait dans la rue de l'autre côté du verre. Même le boucher du coin avait décoré sa vitrine, qui présentait une dinde prête à être enfournée, un chapeau de Père Noël coiffant ce qui avait jadis été sa tête et des chaussettes vertes et rouges habillant étrangement ses cuisses. Je laissai échapper un petit rire et me détournai rapidement en frissonnant de cette devanture curieuse. L'air semblait se rafraîchir, et je levai les yeux pour découvrir un ciel blanc qui annonçait très certainement une neige imminente. Tout était illuminé de cette étrange clarté et les sons étouffés, comme si une épaisse couche de neige tapissait déjà le béton sombre.

Un coup de vent brusque et glacial souleva mes cheveux et manqua de m'arracher mon bonnet. J'eus l'impression que la musique dans la rue s'atténuait et que j'étais enfermée dans une sorte de bulle insonore. Je voyais de moins en moins clair et il faisait de plus en plus froid. Je cherchai un abri pour me protéger des rafales glaciales, mais je ne distinguais plus rien. C'est à peine si je voyais mon bras tendu devant moi. Tout était blanc. Ouvrant grand les yeux, forçant ma vue, je finis par entrapercevoir une forme humaine bouger devant moi. Enfin quelqu'un ! Je m'avançai au hasard jusqu'à l'atteindre. C'était une forme masculine, qui faisait environ une tête de plus que moi. Bizarrement, autour de lui, tout semblait plus clair, plus froid, plus net. Le vent avait arrêté de souffler et il régnait un silence total. Mes oreilles sifflaient. Le temps lui-même semblait figé à cet endroit. Les flocons avaient commencé à tomber mais s'étaient arrêtés quelques mètres au-dessus du sol et semblaient simplement suspendus en l'air. La lumière blanche les faisait étinceler tels des milliers de petits cristaux glacés et ils s'accrochaient dans mes cheveux à chaque pas que je faisais en direction de l'homme toujours immobile. Seul le léger et régulier soulèvement de ses épaules indiquait qu'il n'était pas figé comme les flocons qui l'entouraient. Le givre craquait sous mes pieds et mon haleine s'envolait, brume blanche dans le ciel.

Après un instant d'hésitation, j'avançai lentement ma main et touchai le manteau gris dont était vêtu ce personnage. Des cheveux blancs comme neige dépassaient de son col haut. Mes doigts se figèrent, engourdis, au contact du manteau et j'eus un instant de panique pendant lequel il se retourna pour me faire face. Il n'émit pas un son, et ses mouvements semblaient si fluides et légers que je me surpris à me demander s'il n'était pas en réalité un ange, ou un oiseau. Mes yeux rencontrèrent alors son regard bleu électrique et firent abstraction de toute autre chose. Son regard était si intense que j'eus l'impression de me brûler à son contact, brûlure glacée. Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, mes yeux figés dans les siens, incapable de faire le moindre geste, mais cela sembla durer une éternité.

Lorsque, n'y tenant plus, je clignai des yeux, tout avait disparu. Une épaisse couche de neige était à présent répandue sur le trottoir, le ciel avait perdu sa vive clarté et était plutôt gris que blanc. L'image de ces yeux bleus était imprimée sur ma rétine, comme lorsqu'on regarde une lumière éblouissante trop longtemps, et mes oreilles semblaient débouchées et ne sifflaient plus. La musique s'écoulait à nouveau en flot autour de moi et je me faisais bousculer par des passants de plus en plus pressés et fatigués. Je remuai mes doigts, que la circulation regagnait peu à peu. Un vieil homme, me voyant amorphe et les yeux dans le vague, s'approcha de moi à petits pas. « Tout va bien, mademoiselle ? Vous semblez avoir vu un fantôme. » Sa voix me semblait lointaine. Une odeur de marrons chauds flottait dans l'air, portée par les lointains chants d'une chorale de rue. Ils ressemblaient tous à des esquimaux, emmitouflés comme ça. J'avais chaud. « Oui, je vais bien… » Plus que bien, même.

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Arlo G · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Vigili Catherine · il y a
Jolie plume, c'est vrai.....Je vous encourage à vous y refléter davantage personnellement.
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Amandine B. · il y a
C'est plein de douceur et de poésie oui, et ça fait du bien, on a chaud aussi, chaud au cœur :)
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Fred Panassac · il y a
Une atmosphère baignée de poésie, décrite d'une très belle plume. + 1
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Lena Rossel · il y a
Contente que ça plaise ! :)
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Eléa Noria · il y a
J'aime beaucoup les descriptions, le style et le personnage de Jack Frost ! Même si on est concurrentes, j'ai bien envie de te voir dans le haut du panier ;) +1
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Lena Rossel · il y a
Merci beaucoup ! :)
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Eléa Noria · il y a
Bon bah finalement ça n'aura été ni toi ni moi x) Gardons courage pour la suite !

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