Retrouvailles indolentes

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A bout de souffle un beau matin je me suis arrêté de courir et ma vie a changé. Réapprendre à regarder tout autour, à marcher de travers, à écrire en plein et delié, à vivre grâce a  [+]

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Chère Amie,

Je ne pensais pas vous retrouver ici à vrai dire, j'imaginais notre histoire définitivement derrière nous. Cette prise de congés me semblait d'autant plus justifiée que l'on m'avait demandé de ne plus penser à vous, j'acceptais de vous oublier en m'abandonnant à mes nouvelles prérogatives.
J'ai grandi en vous laissant partir sans me retourner. Je dois vous l'avouer, j'ai eu beaucoup de peine, un vide immense s'est installé. Le paradoxe fut qu'au silence de votre absence succéda le vacarme de la vie. Je vous en ai voulu. Je suis resté planté au feu tricolore de mes errements, aux croisements entre ma vie d'enfant et celle d'adulte. Je restais encore si vert, immobile soudain, je vis rouge dans un vrombissement... et je calais !
J'ai déclenché mes feux de détresse, ne sachant plus quelle route suivre à ce moment-là. J'apercevais la voie des lumières aveuglantes de la ville au loin, elles m'attiraient autant qu'elles m'éblouissaient. Il y avait celles moins prioritaires dans la pénombre ressemblant à une ruelle sans issue ; je n'ai jamais su vraiment si elle me fascinait parce qu'elle ne menait nulle part. Il y avait celle d'où je venais, mais il aurait fallu faire marche arrière ou bien demi-tour : vous m'aviez tout autant trahi en ne me retenant pas. Enfin, il y avait l'autoroute, de larges voies que l'on empreinte en conduite automatique, rien de vraiment dangereux, mais rien d'excitant non plus.
J'étais à l'époque si fière de me lancer sur ce billard d'asphalte, large et sécurisant. N'est-ce pas l'apanage des regrets de ne pas sentir le danger, la panne ou l'accident ?
Je vous raconte tout cela chère amie, mais je suis heureux de vous revoir, le ressentez-vous ? Malgré ces pensées statiques – telles que vous les aimiez jadis – j'espère ne pas vous ennuyer, mais je me dois d'être honnête, comme « un prêté pour un rendu ». Peut-être que je m'égare et avec vous, je crois me souvenir que c'est un comble absolu, un fantasme jubilatoire !
Pour reprendre le fil de ma lettre et ne pas vous faire perdre votre temps que je sais précieux, je vais tenter de conclure de façon ordonnée. Tout le contraire en somme de ce que nous vivions ensemble lorsque vous me preniez par le cou, quand vous envahissiez mes pensées – qu'elles soient heureuses ou tristes – vous vous en fichiez. Je n'ai jamais su être concis en pensant à nos rencontres ; je me souviens que vous me demandiez de presser le pas, mais sans trop en faire, que le minimum favoriserait l'épanouissement de notre relation. Quels beaux amants nous fûmes. Vous souvenez-vous ?
Vous me disiez qu'en m'écoutant penser, en m'économisant et en vous contemplant, je parviendrais à vous rendre plus désirable encore. Vous m'avouiez que ma patience serait récompensée par votre plaisir ainsi parvenu ; je trouvais que vous réclamiez beaucoup de moi, vous trouvant même imbue de votre position préférentielle.
Était-ce l'expérience et vos certitudes qui vous rendaient si sûr de vous ? Vos silences en disaient long, vous remplissiez l'espace et creviez mes nuits, comment puis-je vous en vouloir ?
J'ai vécu des moments d'introspections immenses au creux de nos heures éperdues, mes songes d'enfant au firmament à vous écouter vous taire. En vous contemplant, votre aura sourde me transcendait. Je peux vous l'avouer alors que je vous retrouve : vous restez fidèle à vos silences.
Le manque a été terrible. Votre ombre tournoyante autour de mes pensées, votre saveur.
Exaltante dans les nuits aseptisées de ma chambre, vos chuchotements quand j'implorais votre présence. Alors oui, vous m'avez manqué, pourquoi ne pas vous l'avouer. Je sais que vous ne trahirez rien de cet aveu et sais compter sur votre discrétion.
Je savais – comme bon nombre d'âmes éperdues et solitaires qui vous ont croisé sur leur chemin de croix – oui, je savais que je vous retrouverais ; j'attendais juste patiemment. C'est vous qui me l'aviez appris.
J'avais perdu, non pas l'espoir, mais l'habitude de vous attendre pourtant. Vous revoir au crépuscule de ma vie, cela je le présageais et gardais cette promesse de l'aube comme un ultime rendez-vous, le cœur las.
Ces retrouvailles précoces me font frémir je vous le concède. J'aime votre présence, car j'ai toujours ressenti les bienfaits de votre chaleur autour de moi. Votre tiédeur parfois m'a conduit à plus d'efforts, vous fûtes même glaciale par instants. Pour me réanimer, vous m'indiquiez que toutes ces variations étaient à la fois le passage obligé et la condition idéale de ma construction de jeune homme. Vous avez donc contribué pleinement à mon éducation grâce à l'immobilisme de vos heures et je vous en suis à jamais reconnaissant.
Je vais devoir vous quitter, mais je sais que vous êtes près de moi à nouveau et ceci me remplit de joie. J'espère vous avoir manqué un peu pendant toutes ces années de vie où nous étions séparés, le battement de nos souvenirs nous reliant toujours à notre mélodie, comme un accord.
Si vous me le permettez, je ne vous quitterai plus vraiment. À défaut de compagne, soyez ma muse, je vous en conjure, redonnez-moi cet immobilisme et ce temps ralenti qui m'a cruellement manqué et dont vous êtes génitrice et maîtresse. Je vous aime tellement, ma belle amie, je n'ai plus peur de vous le dire. J'aime votre insolence muette, votre indiscrète indolence et votre amour secret dans la tourmente de mes jours et le calme salvateur de mes nuits. Vous m'inspirez autant que vous me guidez, je vous aime passionnément dans la langueur de nos sentiments, éperdument amoureux en somme de tout.
Je vous aime au ralenti de cette nouvelle existence.
Très chère mademoiselle Oisiveté, j'ose vous nommer enfin, permettez-moi de vous remercier de me sauver la vie à nouveau. Ma si douce amie, promettez-moi de ne plus jamais me quitter.
Je promets quant à moi de ne plus vous mentir, de ne croire qu'en la passion de nos non-dits, de nos plages de silence.
Je vous serre contre mon cœur, ma bien-aimée, si vous me le permettez enfin à nouveau.

Félix
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Nadia Batchep · il y a
C'est toujours un plaisir pour moi de vous lire !!! Vous m'inspirez beaucoup 😍🥰Je vous donne tous mes cœurs 💓❤️ sans hésitation.
Si vous avez un moment ça me ferait plaisir que vous lisiez mon récit sur ma page SVP.🙏😊

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Arsene Eloga · il y a
Bravo! Excellent texte, j'ai pris un plaisir à le lire et à l'apprécier
Si vous avez une minute
Je vous invite aussi à faire cordialement un tour ici
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-destin-funeste-1?all-comments=1&update_notif=1620471588#fos_comment_4829796

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Ama R · il y a
A lire et surtout à relire après la chute. Le texte prend une autre coloration et les retrouvailles n’en sont que meilleures.
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Clémentin RAFFRAY · il y a
Merci ☺️ a bientôt
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Olessya Mendelevich · il y a
Magnifique ! Au début je me suis dit - maman, ensuite - une amante, mais la fin est surprenante 🎁
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Clémentin RAFFRAY · il y a
Merci pour vos mots, il m’encourage vraiment. A bientôt.
Clémentin

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Ozias Eleke · il y a
Émouvant, utopique mais surtout original.
Je vous prie de lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-prieres-de-madou

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Fabien Faucon · il y a
J’adore comme d’hab, bravo pour votre plume Mr Clémentin
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Frederic Etcheberry · il y a
Belle lettre qui fait ressortir l'amour et la tendresse entre 2 personnes. Bravo à vous.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Délicieux mais si utopique !
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Clémentin RAFFRAY · il y a
Merci ....tentons parfois c’est si bon ;-)

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