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Retrouvailles

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Gilles

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Marion exulte. La revoilà à Londres après quatre ans. Ce printemps, elle retrouve
les sensations fortes qu’elle avait ressenties lorsqu’elle avait débarqué pour prendre
son premier emploi. Il règne la même tiédeur inattendue sous un soleil éclatant sans
la moindre menace d’averse... Marion est envahie par les souvenirs heureux. Son
séjour à Londres d’un an fut la période la plus heureuse de sa vie. Elle y allait pour
décrocher un poste de styliste stagiaire qui tint les promesses les plus folles qu’elle
s’était faite. La maison de couture était tenue par une bande de jeunes plutôt
délirants ; speedés mais décontractés et sympathiques au possible. Ils dépensaient
tous les jours une énergie énorme et rechargeaient leurs batteries le soir dans les
pubs ou dans des soirées bruyantes et souvent surprenantes. Marion n’avait jamais
rien connu de pareil, elle côtoyait chaque jour plus de monde qu’elle ne fréquentait
à Paris en trois mois. Elle n’arrêtait pas de faire la connaissance de têtes nouvelles
et découvrait des tas de choses. Elle habitait chez Élodie, la copine qui lui avait
déniché son stage, un appartement de trois pièces assez petit mais près de centre
(appartenant aux riches parents d’Élodie), ce qui était un privilège énorme dans
cette ville encore plus chère que Paris.
Ce qui émeut Marion, avant tout, c’est son arrivée à Londres un jour comme
aujourd’hui avec le même beau temps fragile. Elle avançait ravissante, tirant sa
valise dans Oxford Street à la recherche de l’immeuble d’Élodie. Enjouée, elle
aborda un jeune homme de son anglais approximatif pour lui demander son
chemin. Il lui répondit en français et se proposa de l’accompagner. Elle se rendit
compte immédiatement qu’elle plaisait beaucoup à ce grand garçon dégingandé.
C’était Benoît et ce fut son boy-friend durant tout son séjour londonien.
Ce disant, je dis peu. Benoît fut le grand amour de sa vie. Leur liaison coïncida à
peu près au séjour londonien de Marion. Les choses changèrent lorsqu’elle quitta
Londres à la fin de son stage d’un an. Elle devait rentrer en France et pensait
revenir rapidement. Mais les choses ne se passèrent pas ainsi. Marion ne trouva pas
d’emploi à Londres et, sans qu’il y eût de crise violente, leur couple se délita. Benoît
fut obligé, à son tour, de quitter Londres pour Hambourg. Son entreprise l’y
envoyait pour une mission de durée indéterminée. Leur amour ne résista pas à cet
éloignement. Les voyages Paris-Hambourg coûtent cher et les courtes retrouvailles
rompent le charme. Il en persistait une impression d’irréalité et les séparations
poignantes à l’issue du séjour laissaient un arrière-goût désagréable. Pour se
consoler et se distraire, ile eurent des aventures et leur couple n’y résista pas.
Du fait de leur éloignement, la rupture n’eut pas une violence proportionnée à
l’intensité de leur amour. Aussi les rancoeurs s’effacèrent vite et ils pensaient l’un à
l’autre souvent et avec douceur. Pourtant Marion répugnait à retourner à Londres,
bien qu’elle en eût plusieurs fois l’occasion. Cette ville était trop liée à son bonheur
passé et qui était bien perdu. Quatre ans après, elle avait fini par se laisser tenter et
retrouvait avec émotion la ville de la période la plus intense de sa vie. Elle marchait
dans les rues, portée par ses souvenirs qui affluaient sans lui laisser de répit et la
ramenait toujours à Benoît. Elle baignait dans une mélancolie euphorique,
sentiment insolite et curieux que la vue toujours renouvelée des rues de son passé
entretenait avec une vivacité extrême.
La rue était grouillante de monde et au feu rouge les gens s’entassaient sur les deux
trottoirs d’Oxford Street. Marion était au premier rang pour traverser à l’endroit
même où elle avait interpellé Benoît quatre ans plus tôt pour demander son
chemin. Juste avant que le flot de voitures ne s’écoule, elle observa le groupe de
piétons qui lui faisait face. En plein milieu de la première rangée, elle vit Benoît qui
dépassait ses voisins d’une tête... Oui Benoît...
Lui aussi vit Marion au même instant. Ils étaient abasourdis de se rencontrer là où
ils s’étaient connus. Mais surtout ils comprirent que chacun pensait à l’autre
intensément en déambulant dans Londres et qu’ils s’étaient retrouvés. Ils se
regardaient les yeux brillants et tout leur être était envahi de tendresse. Ils étaient en
lévitation, euphoriques et follement amusés d’être séparés par la rue, empêchés de
bondir vers l’autre par la circulation. L’attente du plaisir est plus grande que le
plaisir même... Ils riaient maintenant, savourant cette séparation superficielle qui
allait bientôt se terminer. Marion était prise de vertige ne pouvant pas détacher son
regard de celui de Benoît. L’osmose de ces deux amoureux malgré la dizaine de
mètres qui les séparaient était émouvante et fascinante.
Soudain, Marion fut prise d’une impulsion irrésistible. Par jeu, elle voulait être la
première à rejoindre Benoît. Ayant aperçu que la circulation s’atténuait, elle jeta un
rapide coup d’oeil à gauche et se précipita sur la chaussée. La camionnette la percuta
de plein fouet. Le choc fut si violent que la foule poussa un tel cri d’horreur qu’il
glaça les passants éloignés du carrefour. Je crois bien que Marion n’expira pas tout
de suite et qu’elle eut le temps de voir le visage de Benoît penché sur elle, image
même du désespoir et du malheur.

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Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
retrouvailles impossibles, mais la passion y était et c'est bien de cela que je me souviendrai
·

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