Résonance

il y a
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Je m’étais promis de ne lâcher qu’une seule salve, une simple volée de mots qui auraient flottés dans l’air, entre deux eaux. Quelques bulles éparses, que l’on aurait caressé de la main puis éclaté du doigt en se laissant porter par une innocente pulsion infantile. J’aurais pu procréer des concepts stériles, incapables de persévérer et de se perpétuer – des particules de pensées inoffensives, en somme. Rien qu’une poignée de spectacles par mois à perpétrer pour bénéficier des meilleurs places qu’offrait la société, avec leurs lots d’admiration et de privilèges. Voyez comme c’était aisé ! Il m’aurait suffit de modérer mes pulsions, de porter une cravate légèrement plus serrée, de devenir sérieux.
La première représentation de la saison s’achevait dans l’intimité tamisée d’un théâtre huppé de Paris. On entendait la brume glisser au dehors, se répandre autour des murs en pierre polie par les siècles et nous isoler dans notre cocon protecteur. Les portes avaient été verrouillées à double-tour et érigées en ultime rempart contre le monde réel, plat et quotidien qu’elle envahissait : nul n’aurait toléré que la séance fut troublée par un quelconque désagrément.
J’étais sur scène. Il ne me restait qu’une poignée de phrases à projeter dans le volume creux de la salle, avec assez de puissance pour qu’elles s’élèvent jusqu’à son dôme, y éclatent et retombent en une pluie d’émotions irisées sur les sièges de velours et les êtres qui y nichaient pour un soir. Les projecteurs m’enveloppèrent de leurs draps de lumière ambrée, jetant un voile ténébreux sur la mer de spectateurs qui s’étendait à mes pieds. L’instant de grâce du monologue final devant un public conquis.
Je ne distinguais plus l’ilot de journalistes et de critiques au regard dur et tranchant. Je fis le vœu qu’il fut submergé lui aussi, et m’avançais d’un pas sûr au bord de mon radeau aux planches parfaitement ajustées. J’aurais pu prononcer un discours moralisateur, une ode à la vertu qui aurait définitivement clos la pièce ; il n’en serait rien ce soir. Je parcourus une dernière fois les ombres rassemblées devant moi, et engageais mon auditoire dans un dialogue par-delà le bien et le mal.
Aucune des innombrables âmes qui me regardait n’émit le moindre son. Je restais de marbre, incapable de rebondir. Ce furent des visages contrits que je croisais en m’éclipsant vers ma loge, des articles accusateurs que l’on m’apporta fugacement le lendemain : tous crucifièrent l’« acteur sibyllin ».

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Hortus deliciarum · il y a
Un nouveau très beau texte! Bien écrit, bien pensé! Nietzsche qui, également, habillait son fulgurant esprit de la soyeuse chemise de la poésie aurait aimé ce délicat hommage. Bravo .
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Ppgn · il y a
"Quelques bulles éparses...", "On entendait la brume glisser au dehors...", "une poignée de phrases à projeter dans le volume creux de la salle, avec assez de puissance pour qu’elles s’élèvent jusqu’à son dôme, y éclatent et retombent en une pluie d’émotions irisées sur les sièges de velours et les êtres qui y nichaient pour un soir", "au bord de mon radeau aux planches parfaitement ajustées", ..... C'est juste magnifique.