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Novembre 1993, RER B, Luxembourg.
Je suis assise comme souvent près de la porte, au plus près de la sortie. Sur le quai une grande affiche : Eddy Mitchell en concert. Je souris. Monsieur Eddy et sa « Dernière séance » , c'est mon enfance. Gary Cooper, Le train sifflera trois fois, la peur et la poussière en noir et blanc. Poiiiin schlack, le RER repart. Je pose mon front sur la barre métallique, et mes yeux sur l'autocollant du lapin qui se prend les doigts dans la porte. The end. Quelqu'un s'assoit sur le strapontin à côté. Un jean, des baskets. Je tourne la tête vers le schéma de la ligne, au-dessus de la porte opposée, pour voir discrètement son visage. Un beau jeune homme aux cheveux bouclés, le genre grand costaud à gueule d'ange. Il me regarde et il sourit. Il a les dents du bonheur, moi aussi mais je fixe les noms des stations, que je compte une par une depuis Fontaine Michalon jusqu'à...
— Tu descends à la prochaine ?
La lumière s'éteint, le train s'arrête dans le tunnel, je vois un reflet dans son œil.
— Moi aussi je descends à Saint-Michel.

Je ne rencontre jamais personne dans ce RER, depuis deux ans que je le prends quotidiennement. Je croise des vestes, des cheveux, des chaussures à talon, des cravates, des valises, jamais des gens. C'est le code. Dans le métro, tu gardes les yeux dans le vague. Personne jamais ne cherche à savoir ni qui tu es, ni ce que tu fais, ni où tu vas. Tant mieux, tant pis. Moi ça me rend triste.

Et là, je crois bien qu'Apollon en personne, ou bien Lancelot, ou Gary Cooper je ne sais pas, est sorti de nulle part, un peu timide quand même, et me parle. Et moi, je ne sais pas quoi dire. Alors je dis :

— Oui.
— En fait, tu sais, moi aussi je suis à Jussieu, ça fait un mois qu'on fait le même trajet quasiment tous les jours. C'est drôle non ? Tu es en quoi ?
— Lettres.
— Ah ? Y a Lettres à Jussieu ? Je savais pas. Moi je fais une thèse d'archéologie.

Waouh ! C'est pas John Wayne, c'est Harrison Ford. Non il est plus doux, plus tranquille. C'est le Petit Prince. Tout va bien. Forcément, moi avec ma licence de Lettres, ma flemme d'aller en cours, mes heures passées au Finnegan's Wake à écrire des poèmes sur mes amours déçues, mes copines et leurs clopes, mes vingt ans et mes cheveux trop longs, mes envies de bord de mer, je me sens un peu nulle. Et je trouve étrange qu'il s'intéresse à moi, lui. Il me parle... Et c'est agréable, c'est facile et sans arrière-pensée. Et le trajet dure moins longtemps.

Maintenant, nous nous retrouvons presque tous les jours devant la gare. Nous passons ensemble notre carte orange, nous descendons l'escalier en glissant et nous montons dans le même wagon. Il me raconte. Il se raconte. Ses études, ses envies pour plus tard, ses questions, ses réponses. Moi j'écoute, je pense à mes rêves, et j'ai peur de ne pas les atteindre. Souvent je regarde au dehors, le paysage qui défile, lui ses yeux pétillent et son sourire indécrochable me fait du bien. J'oublie les chaussures, les cravates, la transpiration et le manque d'air. Je sens à l'écouter le souffle de l'océan, le goéland qui passe, et le soleil couchant.
— C'est la prochaine.
Ah oui.
— À quoi tu penses ?
Je ne sais pas. Pas à mes cours, ça c'est sûr. Je pense que je voudrais être adulte, je veux dire plus adulte. Enfin vraiment, vivre ma vie quoi. Changer de quai ! Est-ce que le RER m'emmène vers mon destin ? Est-ce qu'il est le symbole de quelque chose dans ma vie ? Je ne sais pas moi, un éternel recommencement ? Pourtant, c'est toujours différent. Un jour on étouffe, un autre on est seul. Un jour la banlieue est moche à crever, un autre je l'aime, avec ses petits jardins, sa meulière, et l'aqueduc de Cachan. Le RER, est-ce que c'est ça ? Le fil des jours, qui se suivent et (ne) se ressemblent (pas) ? Et pourquoi dans ce train-train, y a-t-il une grande jeune femme pleine de cheveux qui n'aime plus son râleur de copain mais n'ose pas le quitter, et rêve d'ailleurs, de western, de mythologie et de légende arthurienne ? Qu'est-ce que je fais là ? Voilà, c'est à ça que je pense le plus souvent, peut-être constamment. Qu'est-ce que je fais là ? Mais je le garde pour moi. Je réponds :
— Ben, je pense que j'aimerais bien faire... du théâtre.
Et là, il sourit de plus belle, et je me sens vraiment bête.

Sur le trajet, toutes les sorties se font par la porte de gauche. Pas à Saint-Michel – Notre-Dame. C'est la porte de droite. Encore un symbole ? Je sèche. Non, c'est simplement comme ça. C'est une station vide, personne ne descend là. Luxembourg oui, Châtelet – Les Halles bien sûr, mais ici, on est entre deux rives. Tiens, la voilà ma métaphore. L'île de la Cité, fluctuat nec mergitur, cathédrale vaisseau de pierre, la Seine de tous côtés, mon Atlantique. Sauf que là, on est sous terre, ça sent pas les embruns. On passe sous une arcade et puis on prend un escalator, ça monte pas mal, c'est dire si on était profond. Et puis il y a ce couloir très long et le tapis roulant qui va tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Souvent je suis à contre-sens, question d'horaires, et je dois me taper tout à pieds. Ensuite c'est Cluny – La Sorbonne, la ligne 10 Jussieu et la tour Zamansky, c'est ici que nous nous séparons. À plus !

Il s'appelait Romain. Moi, en secret, je l'avais surnommé « la promesse de l'aube ». Quand je le voyais arriver, avec son sac US et son air content, je me disais : « Tiens, voilà la promesse de l'aube ». Et puis un jour mon copain m'a fait une surprise, il est venu me chercher à la fac. J'étais sur le parvis à discuter avec Romain, Fred a posé ses mains sur mes hanches, m'a embrassée dans le cou. Romain, Fred, Fred, Romain. Ils se sont serré la main. Dans ma tête, ça a fait « poiiiin schlack » ! Et je me suis pris les doigts dans la porte.

Je ne l'ai plus jamais revu. J'ai pris le pli de sortir à la station d'avant, et de faire le reste à pied, par la rue Soufflot et celle du Cardinal Lemoine. J'ai quitté mon copain. J'ai changé de voie.

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