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Répétition diacritique

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Suzy-lou

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Assis sur le skaï de la banquette de la salle d’attente, Loïc a rendez-vous avec Anaïs.
Des tabloïds jonchent la table basse. Un bonsaï orne une sellette à côté d’un vase de faïence apportant une déco un peu archaïque à cet endroit encombré d’un escalier hélicoïdal, lui aussi d’une autre époque. La caisse reléguée dans un coin de cette pièce exiguë est un capharnaüm de jouets en celluloïd, souvenirs de noëls passés. Un patient patiente, se tenant la joue en proie, sans doute, à une crise de mastoïdite aiguë, réprimant des « aïe, aïe, aïe » de douleur.
Anaïs est otorhinolaryngologiste et a pris la succession de son grand-père Aloïs, lui-aussi médecin de son état. Elle n’a sans doute pas eu le temps de rajeunir ce cabinet, si bizarroïde dans sa conception et dont les meubles n’ont pas bougé d’un angström.
Tout s’est passé très vite : le vieux praticien est mort d’une typhoïde, alors qu’il était en déplacement dans l’ex Zaïre. Les corticoïdes n’ont rien pu faire, selon les propos prosaïques du médecin local. Mais Anaïs n’est pas si naïve et sans vouloir céder à la paranoïa, craint qu’Aloïs ait été empoisonné par de la ciguë. En effet, il avait fait partie d’une équipe médicale associée à un chantier européen d’équipements photovoltaïques à la demande du raïs du pays. Elle sait que l’engagement de son aïeul n’était qu’une couverture et qu’il était en fait l’ouïe des services secrets français en guerre contre les trafiquants de cocaïne en terre africaine. Il s’était déjà, par le passé, illustré aux îles Caïman, ou par le biais de son action humanitaire, il avait contribué à démasquer les caïds de l’héroïne. Ce n’était pas qu’une coïncidence, s’en persuadait-elle ! Héloïse, sa mère, souffrant d’un cancer de la thyroïde, mourut en fait d’une intoxication à l’amanite phalloïde. Aussi, Anaïs déjà confrontée à cette mort subite, a-t-elle su reconnaître chez son grand-père les symptômes de l’empoisonnement létal. Elle aurait préféré qu’il meure d’un coup de baïonnette plus radical que le poison mortel après des heures d’agonie. Ce nouveau deuil était comme un dangereux astéroïde tombé sur sa tête.
Loïc et Anaïs s’étaient rencontrés à la piscine de l’Haÿ-les-Roses, où elle lui avait raconté cette histoire inouïe, confidence inattendue entre deux parfaits inconnus. Loïc et la jolie naïade étaient en fait tombés tout de suite amoureux.
S’ouvre alors la porte contiguë de la salle d’attente sur Anaïs, professionnelle et toujours stoïque malgré sa souffrance. Elle adresse un sourire à Loïc et invite son dernier patient à rejoindre la salle de soins. Seul, l’amoureux peut enfin sortir son bouquet de glaïeuls qu’il dissimulait pour le lui offrir tout à l’heure.
Il ne sait comment lui faire plaisir. Loïc est tout sauf égoïste. Pourquoi ne pas lui proposer une promenade en canoë sur la Dordogne ou bien lui acheter ce lévrier Barzoï dont elle rêve tant, se dit-il.
Séjourner aux Caraïbes, admirer les mosaïques de Delphes, se perdre dans l’immensité de la taïga, profiter des bienfaits de massages thaïlandais, caracoler dans une troïka sur fond de balalaïka, cueillir des panouilles dans des champs de maïs, vivre tous les deux en reclus dans une belle thébaïde, manger cette bouillabaisse à l’aïoli qu’elle aime tant, s’intéresser au traitement de l’oïdium des vignes, rendre visite au Dalaï-Lama, l’accompagner en Israël, terre de Moïse, pour s’initier à la culture judaïque, saisir au polaroïd ses éclats de rire, lui offrir un abonnement pour des cours de thaï chi, la soutenir dans le cheminement de la pensée taoïste ou au contraire l’assister pour adopter un mode de vie plus laïc, païen, recentré sur sa force intérieure, seraient peut-être des solutions pour l’empêcher de haïr, pour apaiser son humeur sinusoïdale. Mais tout ceci n’est que laïus, pense Loïc. Peut-être vaudrait-il mieux commencer par effacer tout ce qui lui rappelle ses êtres chers, par donner un coup de fraîcheur à cet appartement suranné en peignant ses murs dans un camaïeu de bleu – sa couleur préférée –, et ranger sa pagaïe sur de nouvelles étagères.
Loïc se promet alors d’acheter du bois et une égoïne.

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Image de Leméditant
Leméditant · il y a
Une courte histoire pleine de charme.
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Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
un petit exercice de style avant que le tréma ne suive le sort de certains accents circonflexes ...
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