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Repêchage Express Réussi

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Nadasurf

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Le grondement enfle dans le lointain. Un imperceptible mouvement de recul affecte la masse fluctuante de la foule lorsque la locomotive surgit de la bouche béante, telle une torpille lancée à pleine vitesse. Le défilement kaléidoscopique des fenêtres me permet d’entrevoir, comme si le temps s’était arrêté une fraction de seconde pour repartir de plus belle, des instantanés arrachés à l’univers pressé des wagons : un bonnet jaune surmonté d’un énorme pompon, une veste verte, une barbe exubérante...
La vitesse de la rame décroit, tandis que grincements et vrombissements dégringolent les octaves. Le concert s’achève par le chuintement sec des portes qui s’ouvrent.

Je pénètre dans le wagon, et mon œil effectue son tri : d’un côté, les occasionnels, de l’autre, les habitués. Je saisis la barre verticale sur la droite, en lançant un regard à Kim Jong, un asiatique joufflu qui me rappelle le triste leader coréen, lorsqu’une main agrippe le montant métallique en frôlant la mienne. Je me retourne. Pas de bol : EDF ! C’est le surnom que j’ai donné à cet homme dont le crâne parfaitement chauve et luisant (il doit l’astiquer tous les matins) surmonte un visage rabougri, l’ensemble évoquant irrésistiblement une ampoule :
— Bonjour ! me déclare-t-il, avec entrain.
Je lui réponds avec peu d’enthousiasme. Il a sa tête des grands jours, je vais avoir droit à un exposé ! Son dada, c’est l’énergie, et les moteurs.
— Avez-vous regardé « Demain les étoiles » hier soir, sur la cinq ? Il y avait un sujet passionnant sur les propulseurs à plasma ! attaque-t-il, comme je le redoutais.
Il ne me laisse pas le temps de répondre et poursuit :
— mais les journalistes ont dit quelques bêtises, comme par exemple...

La suite de son monologue se dilue dans le bruit ambiant : je viens d’apercevoir Claire au bout du wagon. Je ne la connais pas, je ne lui ai jamais parlé, mais elle me fascine : d’abondantes boucles brunes encadrent son visage un peu rond, illuminé par deux yeux rayonnants et un sourire perpétuel. Ce prénom, qu’elle ignore tout autant que Kim Jong et EDF méconnaissent leurs sobriquets, s’est tout de suite imposé à moi. Cela fait des semaines que j’attends le jour où nous nous retrouverons accrochés à la même barre. Mais par un maudit hasard (« les lois de la statistique, mon garçon... » m’expliquerait EDF !), les rares fois où je suis monté dans son wagon, elle se trouvait à l’autre extrémité. Comme elle descend dès l’arrêt suivant, je n’ai jamais eu le temps de me rapprocher.

Le discours d’EDF, qui se poursuivait jusque-là sur son rythme usuel, interprétant comme autant de signes d’approbation mes hochements de tête provoqués par le tressautement de la rame, s’interrompt soudain :
— Dites-moi, vous ne trouvez pas qu’on roule un peu trop vite ?
Je reporte mon attention sur la sonorité ambiante. En effet, elle me paraît plus élevée que d’habitude :
— Bah... le conducteur essaye de rattraper du retard ?
— Je ne crois pas jeune homme, d’ailleurs...
EDF ne finit pas sa phrase. Nous venons de passer l’arrêt suivant à pleine vitesse. Un brouhaha ponctué de quelques exclamations plus puissantes, exprimant surprise, dépit ou mécontentement, envahit le wagon. EDF sort de sa poche un boitier noir et l’allume :
— Ceci est un tachymètre laser, me déclare-t-il en pointant la paroi du tunnel à travers vers la vitre. Un chiffre apparaît en gros sur l’écran :
— 107 Kmh ! s’exclame-t-il en me collant le boitier sous le nez. La vitesse maximale sur ce tronçon est de 90 Kmh !
Je ne sais pas d’où il tient cette information, mais je suis certain qu’on peut lui faire confiance ! Mon cœur accélère, à l’unisson des trépidations de plus en plus rapides de notre véhicule. Nous laissons derrière nous une deuxième station.
— 163 Kmh ! éructe EDF, et je distingue dans son regard un mélange d’incrédulité et d’inquiétude.
Le troisième arrêt est balayé en un clin d’œil. Les chiffres sur le tachymètre continuent de monter, alors que tous les sons qui nous entourent glissent irrésistiblement dans les aigus. Je sens une langue glacée couler dans mon dos, et tout mon torse se mouiller. Mes vêtements poissent. Je cherche Claire du regard. Son éternel sourire a disparu.
— 299 Kmh ! constate mon voisin, effaré. C’est la vitesse maximale que peut mesurer cet appareil !
Privé de son moyen d’interprétation du monde, son visage se décompose soudain. Il agrippe ma main :
— Jeune homme, je suis désolé de vous annoncer que tout ceci ne peut que mal se finir ! Nous allons nous fracasser sur le butoir du term...

Soudain, les lumières défilantes du tunnel se figent. Un silence assourdissant nous enveloppe. J’ai l’impression de ne plus rien peser : je suis mort ! C’est si simple finalement, de passer à l’état de purée d’atomes ?
Quelqu’un s’exclame au fond du wagon, en pointant son doigt sur la droite. Je réalise alors que les voyants immobiles du souterrain se sont mués en étoiles. Au milieu de celles-ci se détache un globe bleu et blanc, bien reconnaissable. Mais il perd sa belle rotondité, se déformant comme sous l’effet d’une pointe qui pousserait sous la surface. Soudain, il se désintègre, aspiré par une invisible bouche.

Les 3 notes du jingle résonnent. La voix familière du RER nous annonce :
— Mesdames et messieurs, votre planète se trouvait sur la trajectoire d’un trou noir multiphase. Nous sommes arrivés juste à temps pour vous translater, en accélérant votre véhicule jusqu’à la vitesse de synchronisation requise. Par ailleurs, nous estimons que vous formez un échantillon représentatif et suffisamment biodivers de votre race. La probabilité de survie à long terme de votre espèce est ainsi estimée à 84 %. Merci de votre compréhension. Prochain arrêt : Proxima du Centaure, dans 4 minutes.

Je regarde vers le fond du wagon. Son visage se tourne vers moi, lentement. J’ai l’impression qu’elle me voit enfin, et qu’elle retrouve son sourire. Si je ne me réveille pas d’ici 4 minutes, nous sommes promis à une belle descendance, cela me semble tout à fait Claire !

PRIX

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Jose · il y a
A bas la routine ! Vive l'imprévu ! Voté.
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J.M. Raynaud · il y a
ces élus ont de la chance d'être envoyés si rapidement à Proxima !
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Pascal Depresle · il y a
Beau récit, belle ballade dans cet univers. Pour ma part L'invitation et Reflets sont en finale, mais peut-être préférerez vous 7h24 ou Tropique, dans un autre genre.
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Nadasurf · il y a
merci, je vais aller les découvrir de ce pas !
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Arlo · il y a
Excellent récit fort bien construit. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Nadasurf · il y a
merci, j'avais déjà voté pour ce poème au premier tour, je vais bien sûr recommencer !
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Patrick Peronne · il y a
Un récit bien écrit et mené grand train. Il y a de l'imagination, un sens réel du rythme, c'est bien structuré et agréable à lire. Mon vote
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Nadasurf · il y a
Merci et bravo pour le mené "grand train" :-)
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